• PROMESSE DE NOËL

    PROMESSE DE NOËL– Fernande, viens donc t’asseoir un instant près de moi. J’aimerais que nous discutions un peu.

    – De quoi veux-tu que nous parlions, maman ; cela ne peut pas attendre ? J’ai tant de choses à faire et certaines déjà en route, que je n’ai guère le temps de papoter. Regarde, je dois finir le pull de Diana, la robe de sa sœur et le deux pièces de la boulangère qu’elle réclame absolument pour Noël.

    – Eh ! Bien, prends ton tricot, et pose-toi là.

    – Qu’as-tu donc de si important à me confier, que ça ne puisse pas attendre ?

    – C’est au sujet du jeune Robert.

    – Quoi, encore lui ! C’est un comble, il n’est jamais à la maison, mais on dirait qu’il en occupe en permanence tout l’espace. Tu n’as pas d’autres sujets dont tu pourrais m’entretenir ?

    – Tu vois, comme tu es, à peine prononçons-nous son nom, que déjà tu te braques contre lui. Pourrais-tu me dire d’où tu tiens tant de haine à son endroit ?

    – Mais enfin ; d’où sors-tu que je nourris de l’animosité envers quelqu’un ? Il n’est jamais dans mes jambes ; donc, il ne me gêne pas.

    – Pourtant, toi et ta sœur ne lui montrez jamais votre bonne volonté. Cela vous coûterait-il d’avoir un peu de tendresse pour lui ?

    – Il n’en a guère pour nous, il me semble !

    – Précisément, il ne vous rend pas vos sourires, puisque vous ne lui en adressez jamais. Il vous rembourse votre dû, c’est-à-dire votre indifférence. Il me semble que vous pourriez faire un petit effort. Après tout, personne ne te l’a imposé ; c’est bien toi qui es allé le chercher, non ? De plus, on te paie pour l’élever, ainsi que les autres.

    Ah ! Voilà les grands mots ! Bien entendu que je reçois de l’argent, mais je ne le vole pas ! Je ne les prive pas de quoi que ce soit. Mais que veux-tu, avec lui, ça ne passe pas.

    – Alors, rends-le, plutôt que de le transformer en malheureux.

    – Parce que tu crois qu’il l’est, sans doute ? Je vais te dire, ce qu’il est. C’est un gosse indépendant. Il ne parle pas, n’exprime jamais rien, et a toujours l’air de se ficher du tiers comme du quart. Quand il est au milieu de nous, je me demande même s’il nous aperçoit. Mon sentiment, c’est que je crains pour son avenir s’il persiste dans cette voie.

    – Vois-tu, Fernande, je crois le contraire de toi. Comme vous ne lui adressez pas la parole, il n’a rien à vous dire non plus et c’est bien naturel. Tiens, si d’aventure il venait à vous raconter son existence, lui répondrais-tu ?

    – Pour lui parler de quoi ? Je ne sais pas ce qu’il pense. Et puis, ses histoires ne nous intéressent pas, aussi bien ma sœur que moi. Parfois, je me demande s’il ne s’est pas inventé une autre vie.

    – Comme tu le connais mal, ma pauvre Fernande ! À moi, il se confie et m’informe de tous ses faits et gestes. Ses rencontres avec les gens du dehors et les échanges qu’ils ont ensemble. Il me dit son admiration pour la nature dans laquelle il passe le plus clair de son temps, il est vrai. Je comprends qu’elle lui apprend tout ce dont nous sommes incapables de lui démontrer.

    – Pourquoi me racontes-tu tout cela ? Dois-je te rappeler que nous deux, nous n’avons guère parlé, quand j’étais enfant ?

    – Tu as raison, je le reconnais. Mais les époques étaient différentes et la vie a pris un malin plaisir à nous diviser au lieu de nous réunir. Cependant, je n’ai jamais manqué l’occasion de te rendre heureuse, à tout le moins en fonction de mes maigres moyens. Si je ne t’ai pas montré plus d’amour, c’est que moi-même je n’en avais pas reçu. Comment aurais-je pu inventer un sentiment qui m’était étranger ?

    – Maman, ce que tu dis me fait sourire, finalement. Je devine à travers tes réflexions que tu voudrais que je sois la personne que tu n’as jamais été pour moi. C’est un peu fort, quand même ! M’as-tu appris toutes ces émotions dont tu parles ? J’ai vécu dans ton ombre, ne comprenant pas que si je faisais un pas de côté, je me serais retrouvée à la lumière. Tu ne fus pas une mauvaise mère, je te rassure. Cependant, bien que présente, tu fus toujours absente. Même près, tu demeurais loin. En fait, je n’oublierai jamais ton regard. Te le tenais bas, comme si tu étais en faute. Tu observais ton entourage comme un prisonnier qui cherche le moment propice pour s’évader. Hélas, tu n’as jamais quitté le personnage qui avait tant d’emprise sur toi ; ton moi profond, maman. Et je ne suis pas différente de toi. Tu m’as toujours fait comprendre que les chiens ne faisaient pas des chats, n’est-ce pas ? Je suis presque désolée de te dire que c’est vrai ! Voilà, où nous a conduits le Robert.

    – Oui, il est finalement très fort ; bien qu’il soit absent, il a trouvé le moyen de nous rapprocher, à défaut de nous réunir complètement. Cependant, il faudra réfléchir à la manière de le faire, et surtout, ne pas attendre qu’il soit trop tard. Nous ne devons pas prendre l’allure d’un arbre qui a laissé partir toutes ses feuilles, alors qu’il ignore s’il reverra celles qui sont vertes.

    – Maman, je veux bien faire des efforts, comprenant que nous avons perdu beaucoup trop de temps. Mais ne m’oblige pas à devenir quelqu’un d’autre. Concernant le Robert, bientôt il sera placé, donc nous ne l’aurons plus sous notre responsabilité. Pourquoi nourrir des sentiments qui sont appelés à disparaître ?

    – Je serais heureuse si au moins nous pouvions passer un Noël tous ensemble. Nous n’avons pas besoin de dizaines de cadeaux. Concernant Robert, si tu t’approches de lui en lui souhaitant une bonne fête et l’embrassant de façon qu’il devine ta sincérité, ce sera, à n’en pas douter, le plus beau présent que tu puisses lui faire. Allons, ma fille ; j’attends ta promesse et surtout fais en sorte qu’elle n’ait pas l’accent d’un reproche ni d’un regret.

     

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