• QUAND AMITIÉ RIME AVEC SOLITUDE

    – Il est vrai que beaucoup de ceux de mes amis que j’ai rencontrés dans ma vie avaient des animaux de compagnie plus traditionnels, et je n’ai pas failli à la règle, malgré les apparences. Cependant, je me dois de vous expliquer qu’au cours de mon existence de solitaire, des chiens et des chats, il en est passé des dizaines dans ma modeste demeure. Les premiers, je les ai hérités des parents. Naturellement, ils vécurent heureux jusqu’à ce que les divinités des bêtes viennent les chercher. Sans que je ne fasse rien pour les remplacer, des mendiants à quatre pattes m’ont choisi pour compagnon. Chez nous, le règne animal n’est pas un vain mot. Je me demande même s’ils n’ont pas obtenu plus que moi.

    Il me faut vous dire que la ferme n’est pas grande. Toutefois, elle est suffisante pour mes besoins personnels, ainsi que le bétail que j’élève. Afin de ne pas être en reste ni dans la pauvreté, au marché, une fois par mois je vends quelques fromages, des légumes, des fruits, de la volaille et des lapins. Une fois l’an, le boucher vient prendre un ou deux veaux, faisant que l’homme que je suis est certainement solitaire, mais pas malheureux, croyez-moi. Il m’est même arrivé d’imaginer que beaucoup de gens qui se plaignent de leurs conditions devraient réinvestir les campagnes qu’ils ont fuies il y a longtemps, pour courir jusqu’à l’épuisement vers les chimères de toutes sortes. Dame ! Pour vivre à ma manière, bien des habitudes il leur faudrait perdre, pour que les gestes d’antan retrouvent leurs automatismes et leur souveraineté. Derrière eux, ils devront abandonner toutes les choses inutiles que les consortiums, à leur insu, ont rendues indispensables. Afin de mieux les attacher à leurs immenses désirs de profits, les systèmes de tous genres les abreuvent d’informations aux couleurs du mensonge. Ils sont abusés du matin au soir, transformés en consommateurs ne sachant plus apprécier les produits naturels. Pour les détourner de la vérité, on a corrompu leur alimentation, en déformant la réalité et tant d’autres manières qu’à la fin, ils se sont installées eux-mêmes les chaînes aux pieds et aux mains. Ils pensaient avoir conquis la liberté, ils ont versé dans la dépendance et la soumission. Ils étaient des individus droits, volontaires et toujours debout, ils sont devenus des entités rampantes.

    Vous me direz que cela ne me regarde pas et que chaque capitaine conduit son navire à sa guise. Je n’en disconviens pas. Mais je ne puis m’empêcher d’être malheureux pour eux, alors qu’il fut un temps où ils nageaient dans le confort de l’existence, sans soucis du lendemain. Je sais aussi que l’on ne doit pas rendre heureux les gens malgré eux ni les faire sourire tandis qu’ils ont oublié la façon de les afficher sur leurs visages. J’entends vos questions et vos réflexions. Je tiens à vous rassurer. La solitude ne m’a pas été imposée. Je l’ai choisi en connaissance de cause. De toute ma vie, j’ai redouté que l’on m’oblige d’adopter une quelconque cadence pour marcher au pas comme le font les soldats. Je suis seul, car aucune femme n’a désiré épouser mon idéal. Je dois reconnaître que je ne suis pas non plus allé à leur rencontre. J’imagine que pour accepter une tierce personne, il faut avoir quelque chose à partager et d’autres à abandonner. Vous me pensez égoïste ? Vous faites une grave erreur. J’ai choisi de ne pas rendre quelqu’un miséreux en lui imposant mes méthodes. Y avait-il une raison à cela outre ma tranquillité d’esprit ? Oui, je l’avoue, le modèle dans lequel j’ai grandi ne m’a pas permis d’ajouter des couleurs joyeuses aux jours tristes que nous traversions.

    La guerre était loin, mais chez nous, les rigueurs n’avaient pas suivi le départ des hostilités. Mon frère aîné a disparu sur un champ de bataille, et de la précédente, mon père avait conservé les stigmates sous la forme d’une blessure qui l’avait profondément diminué. Ma pauvre maman ne s’en était jamais remise. Elle m’entourait de son amour comme on le fait de nos bras autour de la personne que l’on désire protéger. Elle n’était pas seulement mère ; les souffrances l’avaient transformée en une forteresse invincible. On pensait qu’elle redoutait que l’on vienne m’enlever. J’en conviens, ce faisant sans doute a-t-elle contribué à m’isoler du monde. Mais son amitié compensait les manques de toutes sortes. Un matin, je la trouvais presque heureuse. Son visage était détendu et je devinais une esquisse de sourire sur ses lèvres. Mais son regard ne me voyait pas. Il était fixe ; elle était allée rejoindre sa famille dans un ciel dont nous ne parlions jamais à la maison. C’est comme cela que je fus amené à reprendre la direction de notre petite exploitation. N’ayant personne pour partager ma solitude, je déversais mon trop-plein d’amitié sur mes bêtes. Ainsi, la chevrette que j’ai sauvée d’une mort certaine à sa naissance m’est-elle reconnaissante à ce point qu’elle a choisi de demeurer à mes côtés plutôt que dans la bergerie. Elle ne dit rien, mais son silence est rempli d’un bonheur intense. À sa façon, elle me fait comprendre que nous sommes des orphelins de l’existence, mais que pour rien au monde elle ne voudrait changer quelque chose à notre solitude qu’elle apprécie comme une véritable friandise.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

    Photo glanée sur le net.

     


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