• QUAND L’OCÉAN REFUSE LE CIEL

    – Il est ainsi, mon océan, capricieux, volontaire, imprévu. Vous me direz qu’il n’y a rien de surprenant à cela, car il ne fait que revendiquer la place qui lui revient. Certes, on me répondra qu’il ne l’a jamais vraiment perdue, mais à force de lui déverser nos déchets de toutes sortes depuis des décennies, nous ne devons pas nous étonner si de temps à autre il lui prend des sautes d’humeur. Comme pour nous en excuser ou nous en défendre, nous crions haut et fort que nous ne sommes pas les seuls. La nature elle-même à une part importante dans ce phénomène de pollution. Oui, nous nous efforçons de le passer sous silence, cela a de quoi surprendre, mais elle commet parfois des erreurs dans sa manière de concevoir les éléments ; à moins que, dans son grand catalogue universel, certaines pages aient été volontairement oublié d’écrire.

    Quoi qu’il en soit, nous appartenons de gré ou de force à l’immense mouvement perpétuel et souvent je me demande si nous avons bien compris le sens de la marche que nous devions suivre, tant il nous arrive de courir à contre-courant. Quand le produit de la création réalise des erreurs, il fait en sorte de le minimiser, à tout le moins d’inventer des images pour nous distraire des fautes commises, en nous obligeant à diriger nos regards vers un éclat particulier qui nous fait nous ébaudir. Ainsi, imitant les papillons allons-nous, d’une fleur à une autre, nous enivrant de leurs fragrances et de leurs nectars, délaissant ce qui nous paraît être une négligence, ou autre chose qui nous dépasse. Car, avouons-le, dans notre milieu, elles sont nombreuses les choses dont nous ne possédons pas les tenants et les aboutissants. Il nous arrive même d’inventer des mots, pour expliquer les événements particuliers ; mais qu’en fin de compte, une fois dits, nous sommes toujours aussi innocents qu’avant. Pour comprendre le mécanisme de tout ce qui est en mouvement sur la Terre, il nous faut déjà l’aimer. Or, pour l’heure, notre démonstration d’amitié fait pitié, en regard à nos agissements. En fait, nous sommes probablement les seuls êtres vivants qui scient la branche sur laquelle nous sommes assis, plutôt que de nourrir l’arbre pour qu’il devienne grand et fort, capable d’accueillir une famille plus nombreuse.

    Cela dit, vous me reprocherez de m’être quelque peu égaré. Ne parlions-nous pas de l’océan et de son caractère ombrageux ? Associés au ciel, ils s’entendent très bien pour nous transformer en des gens heureux ou nostalgiques, entreprenants ou démissionnant. Et en ce jour qui me surprend à laisser mes pensées chevaucher les vagues, je souris à l’idée que l’eau et le firmament ont sans doute de vieux comptes à régler. L’un a dû prendre ombrage de la nouvelle couleur imposée par l’autre, alors que ce dernier vexé qu’on ne cesse de le prendre pour un miroir s’est soudainement rembruni. Il est vrai que la pauvre mer océane avait certainement rêvé d’un accueil au moins égal à celui que l’on réserve aux grands personnages. Ne vient-elle pas elle aussi d’un lointain rivage, et pour la remercier, celui qui la reçoit dresse devant elle des rochers pour briser son élan ? Certes en quelques endroits, une bande de sable met une plage à sa disposition ; mais elle devine parfaitement que ces lieux ne suffisent pas à ses vagues qui aiment s’y enfouir avant de retourner vers l’immensité mouvante, qui les a créées, et sans cesse les envoie comme des conquérantes sur un nouveau territoire. Elle sait aussi que cette grève dépourvue de végétation n’est qu’éphémère. Dans peu de temps, le cycle d’envasement va reprendre sa marche interrompue par le phénomène somme toute ordinaire de l’effondrement du plateau continental. Aussitôt le processus engagé, la mangrove retrouvera ses droits. Sur ses hautes racines aériennes, les rouleaux vont se déchirer puis se glisser jusqu’à la rive. Alors que je parlais d’erreurs, pour se faire pardonner, notre mère Nature sait inventer des tableaux hors du commun. D’un lieu désolé elle va en faire une forêt qui deviendra une nursery pour de nombreuses espèces d’oiseaux et d’insectes. Mais on retiendra surtout que son rôle premier est celui d’empêcher l’océan, dans ses moments de mécontentements de reconquérir la place qui était sienne, avant que les Terres émergent.

    Pour assister la côte dans sa lutte avec les éléments, les fleuves lui apportent une aide précieuse. Ils arrachent au continent une partie de son âme qu’ils déposent tel un bouclier, comme pour indiquer à la mer que ses sirènes n’ont pas droit de cité là où les déesses de l’eau prennent leurs bains, à l’abri de la houle.

    Toujours est-il, que la grogne de l’océan n’est pas prête de se calmer, car la saison qui se profile sur l’horizon fournira beaucoup de fard, que sa surface mettra à profit pour l’isoler des regards indiscrets du firmament plusieurs mois durant, renvoyant le ciel et sa cohorte de nuages vers les lointaines Antilles. Là-bas, ce sont les fonds marins qui seront mécontents d’être ainsi exposés à la vue de tous, priant pour que la nuit descende plus vite et surtout reste plus longtemps posée sur ses flots.

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