• QUAND LES MOTS MANQUENT

    – Je veux que tu saches une chose, mon ami. Ne te reproche pas de ne pas savoir lire ni écrire. Je connais ta famille et je suis au courant de ce qu’elle a enduré depuis toutes ces années. Cependant, tu n’es pas le seul à ne pas posséder l’art des lettres. Si cela peut te rassurer, je vais te confier ce que je fais lorsque tu ne me vois pas. Je ne suis pas caché en quelque endroit où que je me repose ; pas plus que je ne fuis ou ne refuse le combat. Je vais de poste en poste, à la rencontre de citoyens qui te ressemblent. J’écris aussi pour eux. Voilà pourquoi tu n’as pas à être gêné quand tu me dictes les tiennes, car tes sentiments sont destinés à conforter les membres de ta famille.

    – À la fin de la guerre, tu devras être doublement décoré, camarade, car tu ne penses qu’à toi, dans cette tourmente. Tu défends ton pays, tu prends soin de nous, les illettrés, et l’on m’a dit également qu’il t’arrivait d’enseigner. Pour toutes ces raisons, sans en avoir le pouvoir, je te dédie quand même la médaille du courage et celle de la bravoure.

    – Je t’en prie, mon ami ; tes intentions me touchent, mais tu sais parfaitement que je suis plus modeste que cela. J’estime que nous n’avons pas à rechercher les félicitations en aucune circonstance. Nous ne sommes que des hommes qui avons un devoir à faire, un combat à continuer, une tâche à remplir et des cœurs à choyer.

    – Tu veux me dire que tu as aussi le temps d’aimer ? Mais où le prends-tu ? Tu n’as même pas celui de t’occuper de toi !

    – Sans doute que l’existence que nous menons depuis des mois empêche tes pensées d’être cohérentes, mon cher ami. Pour comprendre ce qui se passe dans l’esprit des gens, nous devons les observer avant de les imiter en prenant soin de ne pas faire d’erreur. Néanmoins, pour abonder en ton sens, je me souviens ce que disait ma pauvre mère en s’adressant à mon père.

    – Tu n’es pas fatigué de faire cinquante métiers, c’est pourquoi nous avons autant de misères.

    – Mais comment pouvait-il avoir tout ce travail ? Raisonnablement, un homme ne le peut pas !

    – Ce n’étaient que des petites tâches dont il s’acquittait à la sauvette pour rapporter un peu d’argent à la maison. Mais là où mère voyait juste, c’est que l’immense pauvreté qui survint chez nous fut l’instant où la mort vint le surprendre. Il dormait peu et dans de mauvaises conditions. Il s’alimentait quand il ne pouvait plus refuser le morceau de pain qu’on lui présentait. Si nous, nous pouvons imaginer disparaître par la faute d’une balle, lui, c’est l’épuisement qui a eu raison de sa carcasse. Toutefois, sans avoir à lutter pour son pays, il est quand même sorti grandi de cette existence de partage. Il ne pensait pas qu’à nous ; il le faisait de manière identique pour tout le monde. Il était rare que les gens l’appellent par son nom. Quand on venait le chercher à la maison ou sur ses lieux de travail, on demandait le père, comme on le fait des curés.

    – C’était un saint homme, ton parent ! Malheureusement, ils ne sont pas nombreux, comme lui !

    – Détrompe-toi, l’ami. Il y en existe plus que tu ne l’imagines. Seulement, ils œuvrent dans l’ombre, avec comme arme, leur modestie et leur courage. C’est peut-être le lien qui nous unit, car comme eux, nous luttons pour que chacun retrouve enfin un peu de bien-être.

    – Oui, je crois que tu as raison. Hier, j’ai vu mon équipier partir vers sa dernière demeure, et j’ai eu honte.

    – Pourquoi dis-tu cela ? Tu as des reproches à te faire ? Tu aurais préféré que ce soit toi que le destin désigne pour être la prochaine ?

    – Non, mon dieu, il ne s’agit pas de cela, et surtout que son âme ne m’en tienne pas rigueur ? Dans ces cas-là, on devient égoïste, il me semble. Nous pleurons le frère en même temps que nous remercions le ciel de nous avoir épargnés.

    – C’est la raison pour laquelle tu t’es senti responsable, ou coupable de ne l’avoir pas protégé ?

    – Pas du tout, ce n’est pas cela. J’ai versé des larmes surtout parce que nous l’avons porté en terre en cachette. Si je ne survis pas, personne ne saura la grandeur d’âme de mon pauvre ami. Nul n’imaginera la bonté de son cœur, et la rage qui dévastait ses tripes quand il prétendait vouloir libérer son pays. Tu comprends pourquoi je nous compare à ces gens dont tu disais qu’ils œuvrent dans la discrétion.

    – Oui, c’est très ressemblant, en effet. Nous sommes un peu comme le soleil. Parfois, il se montre à nous, alors qu’il lui arrive d’être absent de longues journées. Cependant, il est là, derrière les nuages, cherchant à nous dire que même s’il est retiré, il nous envoie des signes d’espoir.

    – Camarade, pardonne-moi de te faire perdre ton temps, alors qu’en quelque endroit on doit t’attendre avec impatience. Reportons ce courrier. En fait, je n’avais rien de particulier à dire, sinon qu’il ne se passe pas un jour sans que je pense à eux.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1 


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