• – Eh bien ! Dis donc, il en fait du tapage ce concierge ! (Piauhau hurleur, oiseau de la forêt qui se tient dans les ramures et que l’on voit très peu. Par contre, ses trilles sont bruyants), remarqua Jo, comme si elle voulait lui répondre.

    – Maintenant, nous ne pouvons pas deviner qui, des hôtes de la sylve il prévient. Devons-nous comprendre qu’il met les animaux en garde contre notre venue, ou qu’il renseigne le jaguar qu’il y a des gens lancé à sa poursuite ?

    – Tu as raison, papa, nous ne le saurons jamais ! Mais pour vous dire la vérité, peu importe à qui il s’adresse ; moi, je l’aime bien !

    – Ce n’est pas le tout, dis-je. Reprenons notre route. Nous ne pouvons passer la journée ici. Si nous avons la chance de l’apercevoir, ce sera une belle chose, mais dans le cas contraire, il nous restera à espérer le surprendre une autre fois, car je suis persuadé qu’il se laissera tenter. C’est moins fatigant de voler les produits de la ferme que de courir après un animal de leurs cousins.

    – Dis-moi franchement, papa, si nous avons l’opportunité de le découvrir, tu tireras sur lui ?

    – Quelle idée ! Bien sûr que non ! Tu m’as déjà vu tuer un quelconque gibier ?

    – Il est vrai que je ne t’ai jamais surpris à le faire ; mais alors, pourquoi avoir pris ton fusil ?

    – Parce qu’avec ce type de client, on ne connaît pas toujours leurs réactions. Si c’est une mère, elle cherchera forcément à protéger ses petits si elle juge la situation dangereuse pour eux. Je dois avoir les mêmes réflexes qu’elle, à savoir, me montrer responsable de ceux qui m’accompagnent aujourd’hui.

    – Regardez, lance Jo ; les traces continuent sous la forêt à droite. Ce serait vraiment extraordinaire qu’il soit revenu près de chez nous en passant sous les bois !

    – Papa, quel est donc cet oiseau qui virevolte dans tous les sens ?

    – Comment, tu ne reconnais pas le trogon ? Lui aussi protège sa famille.

    – Quoi, en faisant toutes ces danses ?

    – Mais non, voyons. Arrêtons-nous un instant, puis observons les abords. Il doit se trouver non loin de nous un arbre comportant un creux. C’est dans celui-ci qu’il a fait son nid. À moins qu’il ait élu domicile dans une termitière.

    – Que dis-tu, papa ? Les bêtes vont dévorer les petits !

    – Pas du tout. Ce volatile-là est malin, tu sais. Chaque jour, il vient piquer dans le logement des insectes, y préparant un trou dans lequel il fera son appartement pour une couvée. La colonie s’empresse de réparer les dégâts ; aussitôt fait, le trogon revient à la charge, et ainsi durant quelques jours. De guerre lasse, les propriétaires finissent par tolérer l’intrus, mais ont soin de bien lisser la cloison qui les séparera. J’ai également vu la même chose dans une fourmilière qui était accrochée à la branche d’un jamblong dans l’allée des anciens.

    – En fait, les uns acceptent peut-être par crainte qu’il démonte toute la maison, dit Jo en riant.

    – Alors, on continue ou l’on attend que les petits prennent leur envol ?

    Ce matin-là, qui était un dimanche, ils eurent beaucoup de chance. À quelque distance, ce fut une biche qui détala, alors qu’ils ne l’avaient pas remarquée. Si elle n’avait pas bougé, sans doute seraient-ils passés sans la voir confondue avec la végétation basse. Soudain, ils pénétrèrent dans une zone où une forte odeur de charogne remplissait l’espace.

    – Tu crois que ce sont les reliefs du mouton, demanda Jo ?

    – Non, dis-je, c’est trop tôt. Avançons-nous, nous serons renseignés dans peu de temps.

    Ils ne tardèrent pas à découvrir le cadavre d’un daim de Virginie.

    – C’était sans doute le compagnon de la biche, ce qui expliquerait qu’elle ne s’est pas éloignée.

    – Ne restons pas là, dis-je, on ne sait pas quel genre de bestioles va s’inviter pour festoyer.

    Ils reprirent leurs recherches.

    – Regardez, il revient vers la rivière, annonça Jo, et ces traces semblent plus fraîches que les précédentes.

    – C’est surtout que le sol est plus mou, fis-je remarquer. Cependant, il doit être beau et lourd !

    – Bien sûr, papa, avec notre bélier dans la gueule, il pèse encore plus !

    – C’est vrai, d’autant que ce sont celles de devant qui s’enfoncent davantage. Donc, notre client n’est toujours pas rentré du marché.

    – À moins qu’il nous ait flairés et qu’il cherche à mettre de la distance entre nous, avança Jo.

    – Oh ! Une bête vient de s’enfuir, dit la jeune fille !

    – Je le vois, c’est un bel agouti. On peut dire qu’il détale aussi vite que son cousin le lièvre !

    – Nous ne sentons plus les restes du cadavre du daim, dit Jo. Le vent a tourné ; j’imagine qu’il nous est profitable ; je me trompe ?

    – Pas du tout, répondis-je. Le jaguar ne va plus prendre notre odeur, non plus. Hélas ! la forêt s’éclaircit et cela ne joue pas en notre faveur. Soyons sur nos gardes ! Alors que j’allais ordonner d’avancer le long de la rivière, soudain, je m’accroupis, priant mes compagnes d’en faire autant. Notre voleur était sur un chablis, à mi-hauteur du tronc. Il avait une patte sur sa proie, tandis qu’il arrachait des lambeaux de peau. Le seigneur de la forêt festoyait. Nous restâmes un long moment à le contempler. Il ne semblait pas faire attention à nous, à moins qu’il nous jugeât comme étant des êtres ne représentant pas de danger. Avec des gestes paisibles et bien ordonnés, il dépeçait notre pauvre bélier. Après un court instant d’hésitation, son repas entre les dents, il avança sur le fût, jusqu’à une fourche dont une branche s’élevait. Il s’installa plus haut, mais nous ne le voyions plus que de dos. Sans doute que monsieur n’aime pas être regardé quand il déjeune, dis-je ?

    – Nous restons encore, ou nous retournons à la maison, demanda JO ?

    – Tu as raison. Nous n’avons plus rien à faire ici. Cependant, je suis heureux que nous ayons pu le surprendre. Cette journée demeurera en nos mémoires comme étant celle du jaguar.

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    – Papa, où vas-tu que pour une fois je te surprenne à prendre ton fusil ; serait-ce que tu désires enfin goûter au gibier de la région ?

    – Mon enfant, ce serait faire une grave insulte aux bêtes de chez nous, de délaisser leur chair exquise contre une sauvage qui est loin d’être aussi bien nourrie. Quoique celui qui a dérobé l’un de nos jeunes béliers cette nuit va très vite deviner qu’à la ferme, les animaux sont roi.

    – Il a dévoré un petit, dis-tu ? C’est vraiment regrettable ; mais tu sais, j’aurai préféré le gros. Il est tellement méchant, à toujours bousculer tout le monde, moi la première ! Bref, si je comprends bien, tu veux me dire que s’il apprécie celui qu’il a choisi, il reviendra à sa prochaine fringale ?

    – Sans l’ombre d’un doute, je te réponds oui ! Tu n’imagines quand même pas que celui qui se régale à l’heure qu’il est va tourner en rond sur son immense territoire à la recherche d’une victime qui, peut-être, ne lui remplirait pas le creux d’une dent ? Fais-moi confiance ; maintenant qu’il sait où se trouve le garde-manger, cela m’étonnerait fort qu’il s’en éloigne. De plus, s’il inclut notre ferme dans son espace, je te prie de croire qu’il va le défendre.

    – Il n’est donc pas question de laisser nos pensionnaires dehors, la nuit ?

    – Nous n’avons pas l’habitude de le faire. Cependant, l’un de nous hier soir a oublié une porte. Soyons vigilants à l’avenir.

    – Si tu pars à sa recherche, je peux t’accompagner ?

    – Oui, équipe-toi ; nous allons jouer au détective. Cela nous changera un peu.

    – Dis-moi, papa, est-il possible que s’il se sait en sécurité, le jaguar vienne voler nos bestiaux en plein jour ?

    – Bien sûr, surtout s’il devine que nous allons renforcer la surveillance nocturne et prendre nos dispositions. Il n’est pas idiot ; il attendra que nous sortions le troupeau et que nous nous en éloignions. Bon, ne perdons pas de temps ; mettons-nous en route. Mais quand nous serons dans la forêt, nous ne devrons plus faire de bruit. Nous parlerons à voix basse. Toutefois, si nous n’avons rien de particulier à dire, le mieux sera de nous taire. Marche derrière moi, et surtout reste très prudente. Observe ce qui se passe autour de nous. Regarde sur les troncs et les branches basses. Il serait surprenant qu’il soit au sol. Mais qu’est-ce que c’est tout ce tapage ?

    – Je crois que c’est maman qui arrive au pas de course !

    – Et moi qui viens de dire que nous devions être discrets !

    – Vous auriez pu m’attendre !

    – Tu ne me semblais pas emballer par notre petite aventure, donc, nous nous sommes mis en route.

    – Vous êtes partis sans une bouteille d’eau ni la moindre chose pour vous restaurer, au cas où vous vous attarderiez ; ce n’est pas prudent !

    – Tu rigoles, maman, nos poches sont pleines !

    – Allez, reprenons notre poursuite, mais en silence.

    – Tu penses qu’il est resté par là, s’inquiéta l’enfant ?

    – Je ne le sais pas. Lorsque nous serons le long de la rivière, il sera plus facile de chercher ses traces. Je suis prêt à parier qu’il se trouve de l’autre côté.

    – À moins qu’il soit allongé sur l’un des troncs qui barrent le courant, dit l’épouse ?

    – Je ne le pense pas ; ils sont trop à découvert. Les félins préfèrent voir ceux qui les poursuivent bien avant que ceux-ci les surprennent.

    – Papa, viens par là, je crois que ce sont les traces que nous cherchons.

    – Bravo, ma fille, tu apprends vite ! En effet, et elles sont magnifiques et toutes fraîches ! Enfin, disons de cette nuit. Mets ton poing à l’intérieur ; regarde, ta main ne les remplit pas ! La mienne, tout juste ! C’est un beau client ! Observons de quel côté il se dirige ; mais toujours dans le plus grand silence.

    – Et s’il nous saute dessus ?

    – En principe, il n’y a pas de danger, car à l’heure qu’il est, il ne doit pas avoir fini de digérer. Et puis, il est rare que les jaguars s’attaquent aux hommes, ou pour se défendre s’ils s’estiment en danger.

    – Et si c’est une mère avec ses petits, demanda la jeune fille ?

    – Alors là, c’est autre chose. Cependant, je suppose que si c’est le cas, elle est aux aguets du moindre bruit et déguerpira à la première alerte. Pour l’instant, restons sur nos gardes et continuons de suivre les empreintes, puisqu’il semble les avoir laissées à notre intention. Ce qui me surprend, c’est qu’il n’ait pas traversé à la nage. Les jaguars aiment tellement l’eau !

    – Peut-être sait-il qu’on ne doit pas se baigner après manger, sous risque d’hydrocution, plaisanta Jo ?

    – Ou qu’il eut peur de couler après un repas trop copieux, car le mouton était gros !

    – Je suis presque certain qu’il ne l’a pas mangé en route. Je suppose qu’il l’a emporté jusqu’à l’endroit ou il se pense en sécurité. Tiens, regarde dans cette flaque de boue. Aux côtés des pas, on voit distinctement une large traînée. Finalement, il ne serait pas impossible que ce soit une mère. Pourtant, depuis que nous avons découvert les premières traces, nous n’avons pas remarqué d’empreintes plus petites ! (À suivre).

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  • CANTE PERDRIX. 2/2– Je ne veux pas me montrer curieux, mais ce fut un mariage arrangé ?

    – Ça, je n’en sais rien non plus. Je te l’ai dit, elle ne parle pas beaucoup. Tout ce qui lui est personnel, elle le garde caché au fond de son être.

    – Et la ferme, que devient-elle, dans tout cela ? Vous l’avez vendue ?

    – Non, pas encore.

    – Vous n’y tenez pas ?

    – C’est-à-dire que les gens ne se bousculent pas. Tu sais, la vie sur le plateau n’est pas toujours très souriante, surtout l’hiver ! Nous étions coupés du monde.

    – C’est peut-être cela qui a rongé les sangs de ta mère ?

    Un de ces jours, si tu veux, nous devrions y aller. Tu te rendras compte de la situation.

    – Je ne demande pas mieux, Marcélou. Tiens, si tu es libre, nous pourrions nous y rendre dimanche après-midi. Tu permets que j’invite mon épouse et le petit ?

    – Parfois, je m’aperçois que tu poses aussi des questions bêtes, excuse-moi de te le préciser. De toute façon, c’est ta voiture ; donc, tu peux y faire monter qui tu veux, non ?

    Le jour dit, vit les amis se diriger vers le plateau.

    – Oh ! Marcélou ; comment peut-on abandonner un endroit comme celui-ci ? Canter perdrix est un vrai paradis, rien d’autre ! Tiens, écoute, il y en a une qui nous salue !

    – C’est pour cette raison que mon père a donné ce nom à ce lieu. Il a longtemps hésité, m’avait-il dit, entre les mésanges, le rossignol ou les perdrix, car tous y vivent très nombreux. Mais le chant de cette dernière l’avait sans doute davantage séduit que ses voisines, le jour où il se décida.

    – A moins que ce fut un jour où la mélancolie le visita ?

    – Non, Pierre, mon père ne fut pas un homme à se laisser submerger par ce que tu dis ni par la nostalgie. Pour cela, j’imagine qu’il faut avoir connu des situations beaucoup plus douces. Or, ici, les jours se sont sans cesse enchaînés de la même façon. Personnellement, je ne suis pas allé bien loin, tu le sais. Mais lui, il n’a pratiquement jamais quitté sa ferme, sauf pour la saint-michel où il se rendait en ville pour y vendre quelques bêtes. Quant à moi, madame, sans votre mari, je serai encore à croire que le monde s’arrête à la limite de la portée de ma vue. Regardez vous-même. La Terre nous paraît bien ronde, n’est-ce pas ? Alors, pour cette raison, j’ai toujours pensé qu’après cet horizon, c’était le néant.

    – Pardonne mon étonnement, Marcélou, et ma question ; mais une fois de plus, comment as-tu pu laisser ta ferme ! Quel beau panorama que le plateau nous offre ! À perte de vue, des montagnes, des plaines ! Il y a des gens qui paieraient pour vivre ici !

    – Pour contempler, je n’en doute pas ; mais pour y travailler, c’est autre chose, sais-tu ? Et encore, je ne te parle pas de l’hiver qui doit s’y plaire lui aussi, puisqu’il y demeure presque six mois ! Il ne faut pas regarder qu’une image, mon cher. Il faut chercher à travers ses couleurs ce qu’elle nous cache. Plus c’est beau, plus les vices dissimulés sont nombreux. Et puis, tu veux que je te dise autre chose ?

    – Je ne demande pas mieux, Marcélou !

    – Ici, les saisons qui font la joie des gens dans la plaine, en ce lieu, elles passent trop vite. La nature se réveille quand en bas les fruits se cueillent. Les feuilles des hêtres s’envolent alors qu’ailleurs elles ont encore un mois à vivre. Tu dois rentrer ton bois pour l’hiver en même temps que tes récoltes, si tu ne veux pas que le gel s’en empare avant toi. Je t’explique tout cela, mais tu le sais bien, avec la pépinière, nous sommes confrontés à une semblable situation. Par contre, il est vrai que durant les courtes saisons dont le ciel nous gratifie, nous n’avons pas le loisir de bâiller aux corneilles ; c’est épuisant. Parfois, le matin te cueille dans le lit alors que tu t’imagines ne l’avoir rejoint que l’instant précédent. Tu vois, nous sommes loin de l’image ou de la carte postale. Crois-moi ; si tu n’es pas natif du plateau, tu ne peux y vivre.

    – D’accord pour tout ce que tu dis, Marcélou. Cependant, si tu te décides à vendre ta ferme, je suis preneur.

    – Ne raconte pas de bêtise, Pierre ; jamais je ne ferai une telle sottise.

    – Pour quelle raison ? Tu me juges incompétent ?

    – Oh ! Certainement pas ; tu peux en remontrer à tous les gars de la région !

    – Mais alors ?

    – Je vous apprécie bien, tous les deux. Le sourire de ta femme est merveilleux, je souhaite qu’il le soit pour toujours. Tu n’aimerais pas voir sur son visage la tristesse des saisons, j’imagine ? Et toi, tu veux finir comme mon père, te tuer au travail ? Pardon de te dire cela de cette façon ; mais vous n’êtes pas faits pour vivre dans un lieu oublié du ciel. La vie vous attend ailleurs, j’en suis persuadé.

    – Alors, laisse-nous encore regarder autour de nous un moment que notre esprit ait le temps de fixer cette beauté à jamais. Si tu ne vends pas, la nature va reprendre sa place, et aura tôt fait d’avaler vos souvenirs !

    – Pour ce qu’ils furent, elle peut bien les digérer. Au moins, en ces lieux, personne n’entendra plus jamais de gémissements ni de reproches. C’est mieux ainsi.

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  • CANTE PERDRIX. 1/2– Dis-moi, Pierre, j’aimerais te poser une question.

    – Il ne se trouve personne autour de nous pour s’y opposer, Marcélou. Tu peux donc demander ce que tu veux, et selon ta requête, je verrai si je peux t’apporter la réponse que tu attends.

    – Eh bien, voilà. Cela fait maintenant quelques mois que nous travaillons ensemble, n’est-ce pas, et pour moi, tu demeures toujours la même énigme qu’au premier jour. Tu ne parles pas beaucoup, ne relèves pas souvent la tête de sur ta tâche, me laissant penser qu’elle est sans cesse à élaborer un nouveau projet.

    – Ce n’est que cela qui te pose des soucis ?

    – Oh ! Ne crois pas que ce soient des problèmes. C’est sans doute l’inverse, puisque je constate, qu’à toi seul tu peux être l’ouvrier, le patron, l’ingénieur et tous les gens que tu voudras. Alors, je me dis, comment fait-il ? Tu vas sûrement te moquer de moi, mais parfois, je me demande si la nuit tu ne penses pas encore à l’emploi du temps des jours suivants.

    – Diable, je te tourmente donc à ce point là ? Rassure-toi ; le soir je dors comme un bébé. Les jours sont assez longs pour nous permettre de réfléchir.

    – Oui, mais pendant que nous sommes au travail, tu ne peux pas imaginer des choses, puisque tu ne t’arrêtes pas ?

    – Détrompe-toi, mon ami. Lorsque je suis à faire quelque chose, sur la même lancée, je me demande comment je peux l’améliorer pour nous rendre la tâche plus facile. Puis, quand j’ai trouvé une solution, je la grave en mon esprit et passe à la suivante, puisqu’un projet en réveille toujours un autre qui sommeillait depuis quelques jours. Puis, je prends le temps de les étudier plus posément, afin de me rendre compte si elles sont réalisables. Tu vois, ce n’est pas si compliqué que cela.

    – Mais tu fais ainsi pour toutes les choses auxquelles tu penses ?

    – Je ne sais pas si cela s’applique à toutes mes idées ; toutefois, j’essaie de respecter ma ligne de conduite pour ne pas me laisser surprendre le moment venu de les mettre au grand jour. Cela ne t’arrive-t-il donc jamais d’envisager l’avenir, à tout le moins le lendemain qui est le plus proche ?

    – Ne souris pas à ce que je vais te répondre. Oui, il m’arrive de songer à quelque chose, mais jamais à celles qui pourraient rivaliser avec les tiennes. J’imagine ma soirée chez Nine, quand je retrouve mes amis et que nous jouons aux cartes. J’écoute ce que disent les autres et cela me suffit. Je m’amuse en les regardant faire, ainsi que de la manière qu’ils ont tous de vouloir séduire la patronne. Elle, elle ne les contrarie jamais. Elle se contente de les laisser venir, et comme elle est adroite, elle les fait consommer, sans qu’ils s’en rendent compte. C’est une rusée !

    – Tu vois, Marcélou, je ne suis pas le seul à échafauder. Elle aussi le fait et depuis longtemps. Quand vous rentrez dans son établissement, elle sait déjà à quelle table vous allez vous installer, ce que vous allez boire et lequel d’entre vous va prendre les cartes. Sous son crâne, s’y trouve en bonne place une machine à calculer. À quelques francs près, elle pourrait vous dire ce que vous lui rapportez. Tu saisis pourquoi rien n’est extraordinaire quand on se donne la peine de regarder et de chercher à deviner les éléments qui se présentent à nous.

    – Mon pauvre père me le demandait sans cesse, de réfléchir. Mais ma tête n’est pas faite pour cela. Moi, j’aime les choses simples. Ce que je vois je le comprends ; enfin, presque. Pour le reste, ne le prends pas mal, mais je trouve toujours quelqu’un pour me l’expliquer ou le faire à ma place.

    – Pourquoi me fâcherais-je, mon ami ? Nous sommes bâtis de façon différente et c’est très bien ainsi. Nous sommes complémentaires, et c’est ce qui compte. Tu évoques ton père, que faisait-il ?

    – C’est vrai que je ne t’ai jamais parlé de ma famille. Tu vois, le plateau juste au-dessus de chez vous ?

    – Évidemment, quand je monte au travail à pied, je le longe. Vous aviez une ferme là-haut ?

    – Oui. Pas très grande ; mais elle était déjà belle et surtout, d’un seul tenant.

    – Pourquoi ne l’avez-vous pas conservée ?

    – Parce que le père est mort.

    – Tu ne voulus pas lui succéder ? Pourtant souvent c’est ce qui arrive.

    – C’est vrai, pour les autres. Mais moi, je n’ai pas accepté.

    – Ta mère, qu’en pensa-t-elle ? Elle n’en fut pas triste de voir que les enfants ne prennent pas la relève ?

    – Tu n’y es pas. Je suis le seul garçon qu’ils ont eu. J’ignore la raison qui a fait que je fusse fils unique. Avec maman, nous n’en parlons jamais. Tu sais, elle ne s’exprime pas beaucoup, elle non plus. Quand papa est décédé, j’ai même pensé que cela la soulageait. C’est à cette époque que nous sommes venus nous installer dans la plaine, après avoir vendu nos bêtes.

    – Elle était donc malheureuse ?

    – Je ne dirai pas cela. Cependant, je ne voyais jamais un sourire détendre son visage ni mettre de la lumière dans ses yeux.

     C’est pour cela que tu en déduis qu’elle n’était pas heureuse. Elle n’était pas issue de la campagne, avant de se marier ?

    – Si, elle l’était. Du village avant chez nous. Elle n’eut pas loin à se rendre quand elle a quitté ses parents ; juste à monter sur le plateau de « canté perdrix ». (à suivre)

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  • – Alors, petit garnement, d’où viens-tu à pareille heure, n’es-tu donc pas allé à l’école ?

    – D’ordinaire, monsieur Raymond, c’est vous qui m’affublez du qualificatif de grand curieux. Auriez-vous enfin décidé de changer les règles du jeu ?

    – Tu as toujours réponse à tout, je vois.

    – C’est à force de fréquenter les gens comme vous que je comprends le mieux et le plus vite. En tout cas, plus rapidement qu’en classe, cela est certain !

    – Bah ! Tu prétends ne pas apprendre, mais ce que je crois, c’est que tu n’écoutes pas ce que l’instituteur enseigne.

    – Ce que vous dites n’est pas faux. Mais que voulez-vous, je n’y peux rien si ce qu’il nous raconte ne m’intéresse pas.

    – Tu as tort, jeune homme. Je peux t’assurer que ce que tu manques aujourd’hui le sera pour toute ta vie.

    – Entre nous, monsieur Raymond, avez-vous fréquenté la classe plus longtemps que moi ?

    – Non, c’est même le contraire. Avec mon pauvre père, je devais toujours m’absenter pour l’accompagner dans ses quêtes d’achats de bois sur pied pour ses besoins professionnels. Quand il avait réglé au paysan l’arbre qui lui plaisait, à la lune lui convenait, j’allais avec lui pour l’aider dans l’abattage et faire les premiers équarris. Ensuite, quand le gars lui amenait le tronc jusque dans la remise, il avait encore besoin de moi pour débiter les planches, à la manière des scieurs de long.

    – Donc, si je vous dis que me concernant, ce jour fut celui des pommes de terre, vous ne trouverez plus rien à critiquer ?

    – Ah ! C’était ça ! Chez qui étais-tu ?

    – Toujours chez les mêmes, à la ferme des pervenches. Monsieur Bonnefoîs fait souvent appel à moi depuis que son fils est parti à la guerre. Il m’a déjà réservé pour les foins, les blés, les battages, et les vendanges. Mais le connaissant, je suis bien aise que de temps en temps il m’invente de l’occupation entre chacun de ses travaux.

    – Honnêtement, cela te plaît-il vraiment d’aller faire le valet chez les uns et les autres ? N’as-tu donc aucune ambition ni le désir d’apprendre quelque chose qui te grandisse et te sorte de la misère dans laquelle vous êtes ?

    – Vous savez, je ne me pose pas toutes ces questions. Pour l’heure, ce que j’apprécie, surtout, c’est d’échapper à la lassitude que me provoque l’école. Ensuite, éviter les colères et invectives de la Françoise suffit à mon bonheur. Plus tard, on verra bien.

    – Tu oublies une chose importante, Robert. Demain, contrairement à ce que tu imagines, c’est déjà aujourd’hui. En plantant les patates, vous avez anticipé le temps. Lorsque vous avez refermé le sillon, elles se sont projetées dans l’avenir, tandis que le père Bonnefoîs, en son esprit, il les entend grandir, et je suis prêt à parier qu’il envisage la future récolte. C’est ainsi que l’on doit vivre ; avoir sans cesse une saison d’avance sur les événements afin de ne pas se laisser surprendre.

    – Ce que vous me dites là est très intéressant, mais l’avez-vous appliqué à vous-même ? N’avez-vous jamais manqué une époque, un rendez-vous ?

    – Bien sûr que si, j’ai perdu du temps ici ou ailleurs ; cependant, pour l’essentiel, j’étais toujours présent aux buts et échéances que je m’étais fixés.

    – Je peux vous poser une question sans doute indiscrète ?

    – Je vois que chez toi, la curiosité l’emporte sur tous les autres sentiments. Qu’elle est donc cette chose qui semble te préoccuper au plus haut point ?

    – Je pensais à ce que vous me rapportiez à propos de votre père et cela m’a conduit à la réflexion suivante : c’est auprès de lui que vous avez appris votre métier, n’est-ce pas ?

    – C’est comme je te l’ai dit ; pourquoi cette question ?

    – Parce que j’en déduis qu’avec toutes vos absences à l’école, vous n’avez peut-être pas obtenu votre certificat d’études ?

    – C’est la vérité. Je suis allé en classe ce jour-là, mais après les épreuves, je dus me rendre à l’évidence, avec quelques camarades, nous avions raté l’examen.

    – Et cela vous a-t-il profondément marqué, ou manqué quant à la suite de votre existence professionnelle ou personnelle ?

    – Pas le moins du monde ! Mon pauvre père me répétait souvent que ce que tu apprends toi-même est plus important que ce que racontent les gens qui n’ont pas touché la vie de leurs mains.

    – Donc, si j’ai bien compris, je peux continuer à planter les pommes de terre ?

    – Je n’aurais pas dû t’écouter, chenapan ! Tu conduis les discours dans le sens où à la fin, c’est encore toi qui as raison ! Je ne m’y laisserai plus reprendre !

    – Vous dites toujours cela, monsieur Raymond ! Alors, je peux semer ou non ?

    – Bien sûr que tu peux faire tout ce que tu voudras. De toute façon, c’est aussi une manière d’apprendre les choses de la vie beaucoup mieux que dans les livres.

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