•  

    — Ici, dis-je, il ne sert à rien. Il écrase le monde, il brûle tout ce qui lui résiste. C’est diaboliquement qu’il inflige la peine suprême à l’intrus qui aura eu l’audace de le défier. Dans cette solitude, trop loin de ma source, je me sens défaillir, et pour ajouter à ma détresse, les ténèbres sont aussi froides que les journées sont chaudes. Rien ne s’oppose à ce phénomène qui sans transition passe de la chaleur à la glaciation. Les rochers éclatent, et les nuits sont peuplées d’explosions qui transforment la montagne en grains de sable. Chez nous, en Europe, pour habituer nos corps et la nature, Dieu a créé des saisons. Ici, elles se succèdent chaque matin et chaque soir. Pour vivre et résister dans ces régions, il faut être comme l’arbre ; avoir ses racines profondément ancrées dans le sol. Pour être heureux, dans ce désert, il ne faut rien avoir vu avant, et surtout il ne faut pas avoir côtoyé le bonheur.

    Ô ! Mon aimée ! Pardonne-moi, mais dans cette immensité dénudée, je perds pied. Je ne comprends plus qui je suis. Oui, je sais, je me répète. Mais dans cette désolation, je n’arrive même plus à distinguer ton visage ni ton sourire. Quand je t’aperçois, tu es loin, là bas sur le sommet des dunes à l’heure où le soleil brûlant le sable et l’air, s’allie au vent pour faire danser ton portrait jusqu’à le rendre méconnaissable. Je pense te voir assise sur le banc près de la maisonnette, à la porte de la forêt, et soudainement, le souffle du désert disperse ton image. Parfois, je crois même entendre ces mots :

    — Ne la regarde pas, ne l’imagine pas, elle n’est pas pour toi, tu ne la mérites pas. Elle n’est qu’un songe, un mirage.

    C’est sans doute la cause pour laquelle tu es toujours plus loin, trouble et inaccessible, comme flottant dans l’espace. Dans cet océan de silence, j’ai l’impression que mon cœur glisse dans un gouffre dont on ne distingue pas le fond. Il m’échappe, il s’enfuit hors de moi et je ne parviens pas à l’arrêter. Est-ce cela perdre la raison ? Le plus effrayant, c’est qu’à certains moments, cela a l’air de me plaire. C’est comme si j’assistais à ma propre mort, alors que l’on me dépossède de mon corps, là au pied de la dune. Oui, mon bel amour. Parfois, je me demande si ma disparition ne serait pas la chose la plus douce que j’aurais rencontrée ici, dans ce pays qui nous ignore, nous ronge et nous engloutit. Il y a des jours où je crois devenir fou à force de voir s’éteindre certains de mes compagnons inutilement, dans des souffrances que l’on ne réserve même pas à des animaux. Des êtres qui nous ressemblent sont donc capables d’infliger une telle barbarie à leurs semblables ? C’est à peine pensable. Parmi nous, existent bien des monstres ! Au milieu de nous vivent des individus qui n’ont de l’humanité qu’une vague apparence. À l’intérieur, ils n’ont pas d’âme, pas de cœur, pas d’amour. Ils sont à l’image du pays qui les a vu naître et grandir, ils sont vides de toutes substances ! Et ils assassinent des innocents qui viennent d’un continent où tout n’est que douceur ; ils disparaissent après avoir découvert que la terre qu’ils défendent, le firmament qu’ils regardent et la religion ne leur appartenaient pas. Ils s’en sont allés si loin pour mourir sous des cieux, qu’ils n’auront qu’à peine aperçus et dans lesquels brillait une lune qui avait pris la couleur du désert. Ici, je n’arrive pas à comprendre qui fait quoi, je ne sais plus qui est qui, et pourquoi nous sommes là. Il me semble que la région est en train de gagner la partie sur moi. Elle m’investit, s’introduit malicieusement en moi ; je sens déjà les grains de sable crisser sous mes dents.

    Cette lettre, je devine que je ne devrai pas te l’écrire, car je suis certain qu’elle te fera autant de mal que j’en ai, mais il faut que je le fasse. J’ai besoin de graver mes pensées pour faire comprendre ce que je ressens. Si je ne le faisais pas, je crois que je perdrai définitivement la raison. Ici, il n’y a personne auprès de qui nous pourrions nous confier, personne qui vient m’aider à supporter ma solitude. Le seul soulagement que j’éprouve est celui qui me voit m’asseoir à tes côtés. Mais je sais que je ne t’enverrai pas ces mots, je les garderai par-devers moi, ils iront rejoindre ceux déjà trop nombreux qui attendent dans leur boîte. Lorsque ce cauchemar sera fini, quand nous serons physiquement réunis, peut-être aurai-je le courage de les ressortir et de te les lire. Peut-être ce jour-là, t’avouerai-je que j’étais sur le seuil de la folie, et que ce ne fut que ton souvenir et ton amour qui m’auront retenu  tandis que je voulais franchir les portes de l’enfer. Demain, nous allons partir vers d’autres horizons. Quels seront-ils ? Je l’ignore, peut-être des villes, campagnes, montagnes ou oasis. Qu’importe, la seule chose dont je sais, c’est que là où nous allons, nous y retrouverons l’ennemi de chaque jour, qui de la même manière défendra sa terre, son ciel et ses espérances, mais aussi celle de tuer son prochain. Dans ces pénibles moments, on devient exagérément égoïste. On prie au fond de soi, pour que la balle ne nous choisisse pas encore, et tant pis si elle frappe notre ami, qui ce jour-là était notre voisin, du mauvais côté hélas. Oui, ce monde nous a appris à être égocentriques, et si nous pleurons notre camarade, nous sourions à la vie et nous remercions le destin de nous avoir épargnés encore une fois. (À suivre).

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  • – Je suis dans ce pays immense dans lequel pourraient tenir plusieurs comme le mien, où nous sommes des poignées d’hommes disséminés à traquer un ennemi qui se joue de nous. Il se cache, il s’enterre, il se confond avec le paysage. Il est ici, il est là-bas, il est partout et quand il frappe, il fait terriblement mal. Pour lui, peu importe s’il tombe, il devine pertinemment que pour le remplacer il y aura des milliers d’autres combattants qui sont  quelques pas pour prendre sa place. Il est persuadé que son sang va enrichir cette région qui l’a vu naître. Dans son milieu, on lui a dit que tout se paie, et lui, il est prêt à mourir s’il le faut pour libérer le sol de ses ancêtres. Il sait que quelque part, il existe un verset qui glorifiera son sacrifice et le transformera en martyr. Il sera un héros, comme ceux dont on chante le nom. Pendant des siècles, on se souviendra de lui et on le louera pour avoir fait don de son corps.

    Nous-mêmes, qu’avons-nous fait tout au long de ses guerres qui peuplèrent le temps et décimèrent des générations innocentes ? N’avons-nous pas défendu nos pays, nos familles et nos villages ?  Et sais-tu, dans celui-ci, je ne me sens pas à l’aise. Il a beau être grand, détenir tout ce que la terre possède comme richesses, porter les plus jolis blés, les plus savoureuses oranges, les montagnes, montrer leur plus élégant profil, il y a sur ce continent une chose terrifiante ; le désert. Pour en parler, il faudrait des livres entiers, des jours, des mots et des larmes. Il commence au bord d’un océan pour mourir sous les vagues d’un qui l’attend à des milliers de kilomètres. L’Europe tout entière pourrait tenir dans cette immensité désolée. Ici, l’expression vide ou infini prend sa véritable signification. Devant cet océan de sable, je ressemble à un grain parmi les autres.

    Pourtant, pour vivre heureux, l’homme a besoin de fermer les yeux sur des rêves qui le transportent dans des paysages merveilleux, où il fait bon exister, où les prairies sont colorées et parfumées, et où les fleurs sont belles, s’amusant à faire des courbettes à ceux qui les regardent. Ici, rien. On mesure l’ampleur de ce mot en contemplant le désert. Aussi loin que porte ta vue, elle ne rencontre que le vide. Il escalade les dunes les unes après les autres. Elles ressemblent aux vagues de l’océan, innombrables et infatigables, jouant avec leur puissance qu’elles vont puiser au large. Dans ce lieu maudit, le vent s’amuse avec elles. Il les déplace à sa guise, les construit ou les démonte. Parfois, il est si violent, que durant des jours on pourrait croire que la nuit s’installe pour l’éternité. Il va à l’assaut des dunes, puis dévale leurs pentes en s’amplifiant, et au passage il emporte le désert avec lui. Si tu n’es pas à l’abri, tu as l’impression que des milliers d’aiguilles transpercent tes chairs pour préparer en toi la venue du néant. Malheur à toi, si tu t’allonges. Sur toi, le siroco édifiera une nouvelle montagne qui grandira en digérant ton corps. Si tu peux regarder à l’extérieur pendant une tempête, tu imagines que le pays entier est en train de s’enfuir. Du sol au ciel, il n’y a que lui. Puis le vent se calme, et lorsque la clarté est enfin revenue, tu redoutes d’ouvrir les yeux. Tu crains de découvrir ce que le sable cachait avant que les éléments se déchaînent. Quand tu oses à observer dehors, tu es déçu, car rien n’a vraiment changé, si ce ne sont que les dunes soient devenues plus hautes et plus nombreuses. Elles donnent le sentiment de partir en rangs serrés à la conquête du sud.

    Ô ! Ma chère Diana ; dans ce pays, j’ai peur de perdre la raison. Le désert absorbe mes pensées qui ne parviennent pas à se fixer, j’ai l’impression de ne pas exister, je me sens pareil à ces millions de grains de sable que les vents transportent et façonnent à sa convenance. Le grand vide qui m’entoure décalque sur moi. Je deviens  las et inutile. Pour moi, c’est comme si je me trouvais au bord de l’infini, peut-être un gouffre dont on ignore s’il se termine. Cela t’effraie et t’attire en même temps. Tu restes planté là au bord du néant et il te semble entendre une voix qui t’appelle puis essaie de te séduire :

    – Allez ! Viens, encore un petit effort. Ose le pas qui te fera nous rejoindre au pays que l’on prétend chez vous qu’il est celui des mille et une nuits ! 

    Alors tu as envie de franchir ce peu de distance qui te libérera de tes angoisses. Tu désires soudain écouter ce murmure qui t’invite à le suivre, et tu n’as pas de crainte, car tu sais que l’infini ne se termine jamais, donc tu flotteras éternellement.

    Oui ma chérie. Ce pays s’efforce de me faire perdre la raison. Je n’arrive même plus à m’imaginer notre contrée avec ses prairies grasses où les bêtes vont pâturer en paix. J’ai déjà oublié le chant mélodieux de la mésange, le vol gracieux de l’hirondelle haut dans le ciel, indiquant que le temps sera beau. Je ne me souviens plus des fragrances des roses dans les soirs d’été, mêlant leurs doux parfums à celui de l’herbe coupée se laissant caresser par les rayons du soleil. Oui, chez nous, je me rends bien compte que cet astre est utile à quelque chose. Il sert à la vie, réchauffe les cœurs, anime les hommes et les bêtes, il les rend heureux. (À suivre).

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  • — J’ai l’impression d’être sur un bateau immense, qui erre à travers les océans. Un jour, la houle nous conduit d’un côté, le lendemain elle nous mène ailleurs et ainsi de suite jusqu’à rencontrer la tempête. Le pire est ce sentiment toujours plus grand de m’échapper de toi, de vous, de mon idéal. J’ai la ferme conviction que mon trésor s’éloigne chaque jour davantage, et que les chances de revoir ceux que j’aime s’amenuisent au fil du temps. Chaque détour de routes ou de pistes cache un piège ; pour te dire, hier matin, nous sommes encore tombés dans une embuscade. Trois des nôtres ont laissé sur cette terre inconnue leur espoir et leurs rêves. Quand nous sommes en opération, je ne cesse de me poser cette question qui finit par m’obséder :

    À quand mon tour ? Et si cela m’arrivait, souffrirais-je longtemps ? Serai-je assez fort pour contenir ma douleur et mes yeux resteront-ils ouverts pour me permettre de voir une dernière fois ceux que j’aurais aimés, accourir en mes pensées ? Je comprends que je ne devrais pas avoir autant d’idées noires ; je sais qu’il me faudrait être plus positif, mais c’est plus fort que moi. Il m’est difficile  de le reconnaître ;  pourtant, c’est la triste vérité, et j’en ai honte ; oui,  j’ai peur. Celle qui a pris possession de mon être et qui semble grandir un peu plus chaque jour. J’ai l’impression de vivre un mauvais rêve, un de ceux qui ne nous quittent jamais. Il nous accompagne du matin au soir, le jour comme la nuit. Je me sens prisonnier des événements, du temps et de ceux qui m’entourent. Me réveillerai-je un jour de cette tourmente ?

    Diana reposa la feuille, et resta silencieuse un long moment. À travers tous ses écrits, elle découvrait un Nicolas qu’elle ne connaissait pas. C’était un homme craintif qui était en train de perdre ses illusions. Elle eut l’impression que lui aussi avait dû se rendre compte de ce changement, et la rencontre du second personnage qu’il avait fait naître sans toutefois le vouloir,  et qu’il nourrissait, en lui permettant de vivre et de grandir en lui, l’effrayait tout autant que les circonstances qui devaient avoir lieu autour de lui. Ajoutant à sa peine, il avait dû comprendre qu’il n’avait aucun pouvoir sur cet inconnu qui parlait en son nom, et que lui, devenu faible, se laissait dominer par lui.

    — Mon pauvre Nicolas, comme tu as dû souffrir de te sentir impuissant au milieu de cette tourmente ! Et aucun ami à qui te confier, aucune oreille attentive pour t’écouter ou un copain avec qui partager ta tristesse. Mon Dieu, pourquoi imposer tant de douleurs et autant d’incertitudes à des êtres innocents qui devaient tellement espérer de vous, pourtant ?

    En fait, elle réalisa que ses sentiments traduits ainsi que toutes ses pensées mises bout à bout devaient représenter une sorte de journal. Elle déposa précieusement ce qu’elle avait lu dans la boîte et la rangea à côté de la sienne, celle qui contenait les autres lettres de Nicolas, celui qu’elle avait connu et côtoyé, celui qui lui avait dit : « je t’aime », celui avec lequel ils parlaient au futur quand ils étaient ensemble. Elle se promit de déchiffrer tout ce que l’étranger avait écrit ; elle désirait savoir vers quels horizons il avait conduit son cher Nicolas. Elle imagina que cet être machiavélique avait dû être persuasif, pour entraîner celui qu’elle avait espéré devenir l’épouse vers des chemins qui ne pouvaient le mener qu’en enfer. Elle en voulut à cet inconnu, le jugea coupable d’avoir détourné son fiancé et d’avoir ainsi compromis leur bonheur. Elle ferma les yeux et partit à la recherche de son Nicolas. Hélas ! bien vite, elle se perdit sur des pistes ensablées où le vent s’empressait d’effacer toutes les traces de pas. Surmontant son chagrin, elle fouilla à nouveau dans la boîte et en ramena une autre lettre. Elles commençaient toujours par les mêmes mots :

    — Cher Amour,

    Nous avons un répit de deux jours. Mais être de repos dans ce pays où la guerre est omniprésente et n’avoue pas son nom, est-ce bien une permission ? Nous ne sommes pas autorisés à sortir seuls ;  en groupe et dans des zones censées être sécurisées. Toutefois, est-ce réellement se détendre que de marcher en observant en permanence tout un chacun par crainte qu’il cache sous sa djellaba des armes, des bombes ou des grenades ? Tous ceux qui nous entourent peuvent être tour à tour anges ou démons. Qu’il est difficile de vivre dans ce climat de suspicion ou chacun est à la fois coupable et innocent ! Plus les jours passent et plus je suis persuadé que je n’ai rien à faire ici. C’est vrai que j’aurai bien aimé servir mon pays, mais pas dans de tels contextes. Je ne parviens pas à tuer les gens en me trouvant des circonstances atténuantes. Je n’arrive pas à me convaincre que c’est pour défendre ma patrie. Elle me semble bien trop loin, inaccessible et égoïste. Je sais, quand on est engagé dans un combat, on a coutume de dire « c’est lui ou moi ». Mais n’y a-t-il pas d’autres alternatives ? Lorsque je revois nos « accrochages », parfois je me pose la question :

    — Ai-je gardé les yeux ouverts ? Je finis par me persuader que c’est vrai, puisque je suis là à t’écrire ma détresse. (À suivre)

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  • – Je n’étais pas fait pour vivre dans ce monde où le superficiel fait cause commune avec l’irréel. Je n’ai pas eu le courage d’affronter ce genre qui bafoue l’évidence, l’honnêteté et le partage. Pour exister, j’avais un besoin immense de rêver. Hélas, pris dans cette tourmente, mes songes eux-mêmes se sont enfuis. Dès que je ferme les yeux, je retrouve la misère, les plaintes, les blessés agonisants, les hommes éventrés. Mes nuits sont peuplées des mensonges qui habitent les esprits. Je vois leur cruauté qui domine leurs pensées, ainsi que leur soif de victoire. Dans ce monde qui ignore l’amour, qui foule aux pieds les sentiments, je n’en peux plus de faire semblant d’être. Je m’étais naïvement imaginé que la vie qui se présentait à moi ressemblait à une rivière qui coule joyeusement son cours, et qu’il me suffirait de la suivre pour vivre heureux. La réalité, c’est que mon existence n’allait pas dans le même sens ; j’étais obligé de faire des efforts considérables pour vivre à contre-courant. Si je ne voulais pas me laisser emporter, j’étais condamné à nager en permanence, jusqu’à l’épuisement. Je n’ai pas été conçu pour faire semblant de subsister. Je ne suis pas fait pour me promener dans ce monde où chacun est à l’affût du moindre faux pas de son voisin, pour, comme chez les animaux sauvages, se disputer la dépouille du vaincu.

    Diana, pardon de te faire tout ce mal ; mais vois-tu, j’ai compris que je ne suis pas assez fort mentalement pour fonder une famille, et la protéger. Je ne te demande qu’une chose : n’aie pas honte de moi. Je me doute que le geste que je m’apprête à faire est loin d’être héroïque. C’est même sans doute le plus grand témoignage de l’égoïsme puisque je pars seul ; oui, dira-t-on de moi, je ne pense qu’à moi. Mais je crois que le voyage qui m’attend sera trop mouvementé pour que quelqu’un d’autre m’accompagne, serait-ce par la force de l’amour.

    Ma chère Diana, ne te sens pas coupable, tu n’es pas en cause, tu ne l’as jamais été. C’est moi, qui n’ai pas compris ce que ton cœur me disait, il était sans doute trop noble, trop pur. Il m’aura peut-être effrayé lui aussi, et je n’aurai probablement pas été à la hauteur pour te le rendre à  l’identique. Je n’aurais été qu’un petit bonhomme qui aura oublié de grandir, un enfant gâté qui préfère partir plutôt que de faire souffrir les âmes qui l’entourent. Mille pardons pour ce que je n’ai pas su t’apporter, et autant d’autres pour avoir détruit tes illusions.

    À cet endroit de la lettre, la jeune fille s’arrêta un instant ;  elle ressentait le besoin de chercher une nouvelle respiration. Après un moment, elle prononça à voix haute, comme si son pauvre amour disparu eut pu l’entendre :

    – Mon cher Nicolas, bien sûr que je ne t’en veux pas, dit-elle après la lecture de cette ultime lettre. On ne reproche jamais à quelqu’un sa maladie. Le destin s’est joué de nous. Il nous a réunis pour mieux nous séparer. Ce n’est que lui, le principal fautif Nicolas, personne d’autre. Il s’est amusé avec nous et il a croqué le plus fragile. C’est vrai que tu étais devenu trop faible ; je l’avais compris que notre belle histoire était arrivée à son terme. Cela l’est encore que dans la réalité tous les contes ne finissent pas toujours bien, et je regrette infiniment que ce soit la nôtre qui fût choisie pour s’écrire avec ta douleur et mes larmes. Je te laisse la responsabilité de tes paroles, lorsque tu dis que je méritais mieux. Mais aujourd’hui, je ne suis pas la seule à pleurer ton souvenir. Il y a tes parents aussi. Te connaissant, je suis presque certaine que tu es parti sans leur avoir mis un mot pour leur expliquer ton geste. Tu n’auras même pas songé à remercier ta maman qui s’est tant dévouée. Et ton père, as-tu imaginé le chagrin de cet homme qui, en ton absence avait préparé ton nid pour ton retour. Il avait voulu qu’il soit le plus douillet possible, car il avait prétendu : « qu’un oiseau migrateur qui s’en revient au bercail, ça doit être fatigué » ! 

    Tu le vois, mon Nicolas, contrairement à ce que tu pensais, je ne t’en tiens pas rigueur. Comment cela pourrait-il être, puisque celui qui d’entre nous a le plus souffert, c’est toi ? C’est encore toi qui as choisi de t’infliger la peine la plus lourde.

    Diana laissa sa douleur se consommer un long moment avant de regarder à nouveau dans la boîte. Il y avait là beaucoup de feuilles soigneusement pliées, mais également des papiers plus petits, peut-être des notes, songea-t-elle. Elle en prit une au hasard. Elle était recouverte d’une écriture très fine, avec des lettres bien rangées, légèrement penchées. Il était facile de deviner que ce jour-là il n’avait que ce papier à sa disposition et qu’il ne comptait pas s’éterniser en explications délicates ou exprimant son état d’âme. Elle le rapprocha de ses yeux toujours mouillés et elle lut : (à suivre).

     

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    – Diana était assise sur le bord de son lit, et tenait entre ses mains la boîte qui renfermait les pensées de Nicolas. Depuis un moment, qui lui parut une éternité, émue, elle se demandait si elle devait ouvrir ce qui à ses yeux apparaissait comme un coffre cachant un trésor.

    – Ne serais-je pas déçue à la découverte de son contenu, se dit-elle ? Est-il nécessaire que je me fasse encore du mal, que j’aille puiser dans les mots une nouvelle peine, d’autres regrets et des remords ? 

    Elle tendit le bras vers l’abat-jour pour faire descendre la lumière au-dessus d’elle, plongeant ainsi la chambre dans une demi-obscurité. En faisant, ce geste, avait-elle conscience qu’elle renvoyait à la nuit les photos de Luis Mariano, Tino Rossi, collées sur le mur ? Désirait-elle les empêcher d’être les témoins de ses larmes, ou ne voulait-elle pas qu’ils lisent des lettres au long lesquelles subsistaient au milieu de mille souffrances, leur amour disparu ?

    Elle décida de soulever le couvercle bien que son calme ne soit pas tout à fait revenu. C’était une de ces boîtes métalliques rectangulaires, qui en son temps avait contenu des biscuits. Sur le dessus, on avait reproduit un paysage breton. Sur une falaise où pâturaient quelques vaches, la blancheur des maisons aux toits d’ardoises paraissait encore plus éclatante sur une herbe verte et courte. En contrebas, en arrière-plan, l’océan n’avait pas choisi sa couleur du jour. Il était opaque, mais virait au bleu, avec au sommet des vagues une écume, qui lorsqu’on la fixait, donnait l’impression de les faire rouler vers la plage endormie. Le ciel était encombré de nuages pâles et gris, et ils semblaient attendre le vent du large pour leur permettre d’avancer. Un moment, Diana imagina Nicolas contemplant ce paysage, le regard tourné vers les hommes, perdu dans des rêves dont il était le seul à connaître les secrets.

    Planté au milieu de l’océan, un phare essayait de résister à l’assaut continu de la houle. Sans doute était-il éteint depuis longtemps, sinon Nicolas aurait compris que sa lumière le guiderait vers la terre ferme, vers le port où l’accueilleraient ceux qui l’aimaient, et auxquels il avait promis des jours heureux. Elle posa délicatement le couvercle sur le lit, comme pour ne pas déranger l’ordre établi. Après une ultime hésitation, elle plaça enfin une main sur le papier sans toutefois oser le regarder. Se faisant, elle eut l’impression de chercher une dernière fois  celle de Nicolas, et elle ne fit rien pour retenir ses larmes. Elle prit la première lettre ; elle semblait longue. Elle la garda un temps infini entre ses doigts. Voulait-elle ainsi s’imprégner de l’écriture avant d’en découvrir les mots ? Elle ne le savait pas. À cet instant, elle n’eut qu’un désir ; serrer la missive contre sa poitrine, à la façon que l’on a d’étreindre une fois encore, intensément, en silence et en fermant les yeux. Lorsqu’enfin elle posa les siens sur le papier déplié, elle put commencer sa lecture :

    – Mon cher amour.

    Alors, dans un brouillard de regard humide, elle écouta plus qu’elle ne lut, Nicolas qui se confiait.

    – Quand tu découvriras ces lignes, l’irréparable aura été accompli. Je sais d’ores et déjà l’immense désarroi dans lequel je vais plonger les miens, conscient des rêves que je vais briser par mon geste, dont on retiendra qu’il fut inconsidéré. Je devrai te demander de me pardonner, mais comme pour tout le reste, je n’en ai pas le courage. D’ailleurs, que signifie ce mot ? Il est utile s’il a le pouvoir de changer les choses, indispensable à celui qui désire garder son esprit en paix,  mais il est obsolète quand il ne sert plus à rien,  je veux dire ne plus être apte à réparer les erreurs.

    Comment expliquer ma décision ? Voilà longtemps sans doute que plus rien ne va dans ma tête. Pendant des années, j’ai cru à tout ce que l’on me disait. J’avais alors imaginé un monde extraordinaire, presque parfait dans lequel il ferait bon vivre. J’ai aimé les années belles et simples ; celles dans lesquelles je pouvais me réfugier à la première alerte. J’ai souvent rêvé d’être l’un des personnages des contes merveilleux que me lisaient mes parents pour apaiser mes angoisses. Ces histoires, je les ai utilisées pour occulter le quotidien. C’est vrai que le monde qui nous entoure est loin d’être peuplé de fées et de princes charmants. Quand j’étais enfant, au village, le curé nous parlait toujours du « Dieu qui n’est qu’amour », alors qu’adulte, j’ai vu des gens qui cultivaient la haine. La paix, la joie, le bonheur ne sont que des mots construits sur le malheur. Eux même ont du mal à résister aux tempêtes qui agitent leur assise. Ces mots n’ont été créés que pour mieux dissimuler la vérité. Cette vérité, je l’ai trouvée là-bas, aux portes de l’enfer, juste à l’endroit où commence le désert, ce prélude à l’extinction de l’humanité. En ce lieu étrange comme ici, j’ai crié, j’ai hurlé mon refus, mais personne ne m’a entendu. (À suivre)

     

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