• Je porte à la connaissance des lecteurs que les photos (église de Iracoubo en Guyane) ne servent que d'illustrations aux textes et ne peuvent donc pas être considérées comme le lieu où se déroulent les trois billets qui suivent.

     

     

    — Ne permettez pas au péché de rentrer en vos demeures et d’investir vos cœurs, vivez sans attirer sur vous le courroux de notre seigneur. Ne semez pas la haine et laissez venir à vous ceux qui souffrent et qui ont besoin qu’on les chérisse. Si vous recevez l’amour, ne le gardez pas par-devers vous ; rendez-le au centuple. Il vous en sera tenu compte, lors du jugement dernier. Mais ne demandez jamais à dieu des choses qu’il ne saurait vous accorder…

    Ainsi parlait le père Bruno en ce dimanche où le modeste village fêtait la Vierge Marie. Jamais la petite église n’avait résonné d’autant de lumière. Il aurait pu prêcher durant des heures du haut de la chaire, d’où parmi les fidèles qui l’écoutaient, il n’en voyait qu’une : La magnifique Annabelle que la grâce enveloppait de son aura.

    La bénédiction fut suivie du « allez dans la paix et dans la joie de notre seigneur », annonçait la fin de la messe et la chorale entonnait un dernier chant à la gloire de la sainte du jour. Recueilli, comme jamais il le fut, il recevait la voix qui montait vers la voûte de l’église qui la renvoyait telle une pluie de joyaux. Le timbre était juste ; aussi limpide que la source qui naît au pied du mont. Elle rentrait en lui comme l’aurait fait la pointe d’une épée.

    Il eut l’idée de comparer ce chant à celui du cygne, qui, paraît-il, se fait entendre qu’une fois. Perdu au milieu de ses pensées, en lutte avec ses sentiments, il n’avait pas fait attention que la maison de dieu s’était vidée et que seule, non loin de lui, se tenait la jeune fille qui semblait égarée dans d’intenses prières. Toutefois, les suppliques n’étaient pas semblables, même si elles s’adressaient au plus céleste personnage.

    L’homme d’Église s’accusait de tous les maux. Il reconnaissait qu’il n’était plus celui qui un jour s’était allongé dans le chœur d’une autre maison de Dieu, embellie pour cette occasion de tous ses ors pour fêter l’évènement. Les bras en croix, en signe de soumission, les pavés froids et durs d’ordinaire, ce jour-là étaient chauds et doux. Il aurait aimé qu’ils s’ouvrissent sous lui pour aller plus vite vers celui à qui il remettait sa vie.

    C’était ce jour-là, que devant les hommes, entouré de sa famille, de ses amis, des parures et des richesses de la chrétienté, qu’il était devenu le compagnon du Seigneur. Ce matin-là, il avait refermé à tout jamais la porte sur une autre existence et ses tentations.

    Aujourd’hui, la mort dans l’âme, il disait qu’il s’apprêtait à  clore celle de la petite église afin que les promesses et les prières ne s’en échappent pas. Il reconnaissait aussi en osant regarder celui qui avait souffert sur la croix qu’il ne pouvait plus être cet homme, ce serviteur zélé qui avait juré fidélité et obéissance.

    J’ai honte, ajouta-t-il, à ses suppliques, et ce sont mes faiblesses et mes manquements que je vous offre en ce jour. Je n’ai jamais pu oublier l’autre vie, pareille à une maison dont le propriétaire n’aurait pu masquer la fenêtre ouvrant sur le jour, ses clartés et ses promesses, son existence et ses sourires. L’issue que j’avais pensée refermée à jamais, en fait, est restée entrebâillée me laissant entendre les rumeurs du monde et le passé en a profité pour s’introduire en mon esprit.

    Je reconnais être ignoblement coupable, car au plus profond de ma soumission, j’ai gardé pour moi mes secrets qui n’avaient pas fini de grandir. Je ne voudrais pas me chercher des excuses qui amoindriraient mes fautes, mais nul autre que vous saviez que j’avais besoin de vous deviner proche de moi. J’ai souvent tendu la main à la rencontre de la vôtre, mais jamais je n’aurai senti la vôtre me frôler.

    J’avais mille questions auxquelles j’attendais autant de réponses, tu es resté muet à toutes mes suppliques. Je réclamais dans la plus grande douleur un peu de cet amour qui ne nourrit que les âmes. Comme pour me punir, on m’a légué celui qui fait battre les cœurs et qui imprime sur le corps des milliers de frissons de plaisir.

    Seigneur, j’avais besoin de lumière, tu m’as envoyé les ténèbres. J’imagine que tu m’as laissé lutter seul avec le démon qui me harcelait, car tu connaissais depuis l’aube du premier jour l’issue du combat. Ainsi tu savais que j’étais sur le chemin de la perdition, mais tu voulais garder sauve ta victoire.

    Aujourd’hui, je fais mienne cette prière, « pardonne-moi de t’avoir offensé ».

    Il avait prononcé cette dernière phrase à voix haute, qui eut pour effet de faire  

    sursauter Annabelle qui était empêtrée dans une tout autre confession. (À suivre).

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    Demain, nous écouterons ANNABELLE.

     

    Extrait du « Village maudit » du même auteur.


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  • À PROPOS DE LA SCIENCE À L’ÉTAT PUR— Avant d’aller plus loin dans mes réflexions, je vous dois quelques excuses pour la longueur de ce billet. Il n’est pas impossible que certaines personnes estiment que « c’est la montagne qui accoucha d’une souris », selon la formule consacrée. Pardon, pour avoir abusé de votre patience en suscitant chez vous une certaine hâte d’en finir que je devinais grandir au fil de vos commentaires, courriers électroniques et divers messages. Pour justifier la longueur des textes, je tiens à vous dire précisément que c’est le temps, le savoir et bien d’autres sentiments dont il était question. J’aurais pu intituler cette histoire « la légende d’une science méconnue », avec bien évidemment, toute la modestie qui l’accompagne. On aurait tout aussi bien pu imaginer les pages précédentes comme étant le combat de l’omnibus contre le TGV.

    Une chose est certaine. Ne voyez surtout pas en ce billet, une quelconque opposition viscérale entre deux mondes ayant chacun leur culture et les traditions qui les nourrissent. Je suis, par nature, respectueux des coutumes de chacun des peuples, qui à n’en pas douter se complètent et s’enrichissent lorsqu’elles se rencontrent. Je tenais modestement à travers mes propos à mettre l’accent sur ce que nous devrions nous imposer en matière du bien-vivre. Prendre le temps pour respirer et découvrir par nous-mêmes, sans toujours compter sur les autres. Il n’est pas que des inconvénients dans l’existence que nous menons. Il est aussi des moments merveilleux, qui sont les sourires de la vie. Elle est comme une fleur qui ne meurt jamais. Chaque jour elle nous fait l’offrande d’une corolle nouvelle qui se serre autour d’un cœur généreux, alors qu’un prochain bouton est en préparation pour s’épanouir le jour suivant.  

    Le temps, qui est le complice inséparable de la l’existence, nous envoie en permanence des petits signes que bien souvent nous ignorons. Cependant, c’est bien à nous qu’il s’adresse quand il demande à l’alizé de nous caresser de son souffle tiède. C’est encore à nous qu’il conseille de mieux l’observer dès lors qu’il se pose un instant sur un ami en l’illuminant d’une clarté quasi céleste, alors que nous nous apprêtions à le croiser sans le voir. Par les sentiers, si votre pied se prend malencontreusement dans une racine affleurant la surface, n’en concluez pas que le temps vous en veut à ce point de vous faire chuter. Au contraire, il vient de vous envoyer un avertissement fort, vous démontrant qu’il est important de ralentir votre marche et qu’il est parfaitement inutile de courir vers un éventuel danger. Il se signale à nous pour nous indiquer qu’il est notre premier ami. Il ne nous demande qu’une chose : rester à nos côtés et nous apprendre à vivre à sa cadence. Allant d’un pas modéré, sans nul doute est la meilleure façon de nous pencher sur les beautés silencieuses qui parsèment notre univers. Prétendre que le temps prend le sien pour imaginer toujours plus de magnificences attrayantes, je devine que j’aurai pu l’écrire en quelques lignes seulement. Mais ne vous ai-je pas déjà dit que j’étais un amoureux éperdu de la nature et que dès l’instant où mes yeux se posent sur une nouveauté, je redeviens l’enfant qui s’étonnait de tout ? Je le confesse humblement ; je ne sais pas faire de petits tableaux. Je les désire immenses, avec des acteurs à tous les étages et des peintures aussi vraies que celles qui tapissent la forêt, pour que chaque élément se sente chez lui. Je suis incapable de vous livrer une toile sans son cadre assorti et comme je suis généreux de caractère, j’offre également le clou et le marteau afin de le suspendre à l’endroit que vous définissez.  

    Sans doute me trouverez-vous excessif.  

    Mais c’est ainsi qu’est mon personnage. À la façon de ceux qui ont manqué, j’aime à donner beaucoup. Et puis, pourquoi garderais-je pour moi ce qui peut faire plaisir aux amis qui en sont privés ? Pour être en paix avec ma conscience, j’ai choisi de vivre comme le guide amérindien qui marche d’une ligne à l’autre de mon billet. J’ai, depuis longtemps, compris que je savais peu ; alors à mon tour j’ai décidé de parcourir les layons de notre grande forêt, avec, en filigrane, un doute qui assaille chacun des jours passés sous la canopée : malgré mon optimisme, je redoute qu’un jour elle disparaisse avant que nous ayons découvert la plupart de ses secrets.

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  • LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR 6/6   — L’amérindien était ravi d’apporter quelques notions à ces gens attentifs comme de jeunes écoliers, sauf qu’ici ce n’était pas dans la classe que l’on engrangeait le savoir, mais dans la cour de l’établissement autour de laquelle nul mur d’enceinte n’était élevé. On avait remplacé la cloche par le temps lui-même qui n’éprouvait nullement le désir de rester suspendu dans les houppiers. Dans cette université, il n’y a pas d’heure d’arrivée ou de départ. Chacun apprend à son rythme et en fonction de ses pouvoirs d’assimilation. S’il arrive à l’élève de sauter une leçon ou de ne pas l’avoir comprise pour cause de rêverie, la sentence est immédiate. Chacun peut venir assister aux cours selon sa disponibilité et son désir de se cultiver. Sur le tableau vert de la forêt, il n’est besoin d’aucune craie, fut-elle de couleur, pour écrire, dessiner ou expliquer. Les oiseaux sont libres de se percher sur les pleins et les déliés ; l’averse arrivait toujours à point nommé pour effacer les mauvaises pensées et les cartables étaient remplacés par les arcs et les carquois, dans lesquels étaient rangées les flèches promptes à souligner de leur trait précis, un évènement particulier.

    Considérant chacun à leur tour les élèves qui écrivaient sans cesse, l’homme, enfant de la forêt, ne put se retenir d’imaginer qu’ils étaient comme des estomacs affamés, qui ne se rassasiaient jamais d’une bonne nourriture, dussent-ils en avoir des nausées ou des maux de ventre. Pourtant, se disait-il, pourquoi vouloir impérativement posséder le bien des autres et même celui qui n’appartient à personne, mais à chacun ? Existe-t-il une chose plus simple dans ce monde merveilleux que celle de la fleur qui, du haut de sa hampe, un matin finit par éclore ? Faut-il encore savoir pourquoi le papillon choisit celle-ci plutôt que celle-là ? Que nous importe que l’on nous dise que la graine fut transportée par le vent ou le pied d’un animal ? Le jour où elle décida de germer puis de cacher sa nudité de feuilles aux limbes finement découpés n’est pas un fait qui doit se traduire par des conclusions mathématiques ou scientifiques. Cela ne peut être que le produit de la mémoire de la terre qui se rappelle aux autres sujets de l’univers qu’elle existe toujours et qu’en toutes circonstances nous pourrons compter sur elle et composer avec elle, en suivant à la lettre près, son rythme imposé depuis l’aube des temps nouveaux. C’est un comportement naturel, comme le jour et la nuit, la pluie ou le soleil.

    Le scientifique qui ne cessait d’observer le digne représentant des peuples de la forêt était de plus en plus troublé par les réflexions de la puissante sagesse tout élémentaire émanant de cet être qui, d’après ces dires, ne s’était rendu qu’une seule fois dans la sous-préfecture du pays. Mais qu’aurait-il bien pu y apprendre qu’il ne sut déjà ? Il était convaincu que sous un couvert d’une grande modestie, il était l’individu le plus fortuné d’entre tous les riches. Certes, il n’était pas la vérité vivante, mais il en était si proche qu’il pouvait certainement l’effleurer du bout des doigts ! Et si c’était lui qui avait raison se dit encore l’homme, troublé ? Que nous importe de savoir si tel rocher affleurant des criques et rivières est meilleur que tel autre pour affûter et polir les lames et les flèches. Il avait suffi aux résidants d’alors de passer la main sur la pierre pour estimer que son grain était celui qu’il fallait pour affiner le tranchant des armes. Sans se poser de questions embarrassantes, les générations s’étaient succédé et chacune d’elles utilisa le même emplacement sur la roche, qui finit par se creuser.

    - Quant à savoir ce qui est bon ou non pour moi, où en suis-je réellement ? se demanda l’étranger dont les pensées devenaient de plus en plus confuses en son esprit. Je comprends seulement que ce dont on me dit être vrai, aujourd’hui, demain sera peut-être mensonge, et j’en suis arrivé à noter chaque phrase que j’entends alors que lui, tranquillement, tourne les pages de sa mémoire sans jamais les écorner.

    Les civilisations anciennes étaient plus avancées que la nôtre, mais sans autre moyen que celui de la vision, de la parole et de l’ouïe. Ce soir, tandis que je m’allongerai dans mon hamac, je ferai un effort pour enregistrer les souvenirs du jour avant qu’ils ne repartent retrouver leur place dans la forêt, alors que lui dormira du sommeil du juste. Il n’a aucune crainte de voir s’envoler les mots de son encyclopédie, aucun esprit ne venant tourner les pages de son grand livre, sauf pour ajouter une précision ou une image, ou une reconnaissance silencieuse, sans jamais poser de point final ; uniquement quelques-uns de suspension.

    Demain, pour lui sera un autre jour, avec son cortège de joies, et de découvertes, enrichies de sourires et de remerciements adressés à Mère Nature, sans oublier quelques prières dont seules les divinités savent interpréter les paroles.

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                                                                           FIN   

     

     


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  • — Le voyageur qui était venu collecter des centaines d’informations estima ses ambitions revues à plus de modestie, voire une certaine humilité. Non qu’il ait subitement envie de renoncer à découvrir les éléments clés de l’existence qui était encore obscure dans les manuels parcourus sous d’autres cieux, mais parce qu’il était fasciné par le comportement de leur guide. Les précisions qu’il dispensait d’un naturel qui laissait à penser que si en certains lieux du monde on prétend que les garçons naissent dans les choux, il ne faisait plus de doute que cet homme aux multiples connaissances, ne s’était jamais demandé pourquoi ni comment, un beau matin, le jour l’avait accueilli au beau milieu de la forêt, sur un lit d’humus si épais et moelleux, qu’il en imprégna le corps de ce savant qui ignorait qu’il put en être un.

    Collecter des renseignements de la plus haute valeur ; tel était le but avoué du voyage de l’individu appartenant à une autre science. Cependant, il jugea que pour ce faire, il avait encore besoin de toute l’existence qui étalait sous ses pieds son chemin et ses mystères. Il venait de réaliser qu’il ne voulait pas se priver du précieux savoir et de la compréhension de l’indigène qui évoluait devant lui, et qui semblait n’être jamais à court d’informations. En fait, pour résumer en quelques phrases qui était le chef coutumier si proche de la nature, celui qui était au service d’une science diamétralement opposée, conclut qu’il n’était pas un homme ordinaire ; il était une encyclopédie vivante, qui, de sa vie, n’avait jamais fait autre chose que de regarder autour de lui et avait écouté avec la plus grande attention les chamans et ses parents. Avec étonnement, il comprit que cet homme à la connaissance dépassant l’entendement n’avait pas éprouvé le besoin de ne coucher son savoir sur aucune page. Il jugeait qu’aucun des mots qu’il utilisait ne lui appartenait. Il n’en était pas le propriétaire. Il n’était que l’humble dépositaire et à ce titre, il n’avait aucune raison ni même le droit de les tenir cachés et collés les uns aux autres, sur des feuilles à l’intérieur d’ouvrages dormants sous la poussière, oubliés sur des étagères trop hautes pour être accessibles à tous. À ce stade de ses réflexions, notre homme de lettres admit que de pareils mots, véritables fruits d’une longue et patiente observation, s’ils ne sont pas servis à aucun repas, hélas ! finissent par disparaître avec les ans, morts d’ennui de n’avoir pas été lus ni compris.  

    Trop peu de gens s’intéressent aux livres qui chantent la grandeur de l’âme de la nature et ceux qui se penchent sur elle, parfois, n’évoquent que sa beauté en passant sous silence ses souffrances. Cet éminent sage qui parlait à ceux venus de loin semblait les considérer avec bienveillance, comme un père regarde son enfant en qui il met ses espoirs, sachant que les ans qui lui sont impartis seront bien trop court pour réaliser la tâche immense qu’on lui avait confiée, tant chaque jour des éléments nouveaux frappent à la porte de la connaissance. Il commençait à admettre la curiosité de ces chercheurs appartenant à d’autres continents et leur besoin de consigner avec le plus grand soin page après page les informations recueillies.  

    Ils ont peur d’oublier, se dit-il, car sans doute que chez eux, trop peu de gens disent et partagent les trésors de la vie comme l’aiguille marque la durée du jour, seconde après seconde, inlassablement. S’il avait fait fait un effort pour comprendre ces gens, toutefois, il n’adhérait pas encore totalement à ce mode qu’ils ont de diriger le temps qui passe simplement, s’arrêtant sur chaque chose et sur chaque homme, avant de s’imprégner en son esprit. Pour lui, tout ce qui se trouvait consigné dans des livres ne pouvait qu’être dépassé. Il estimait que pouvait avoir la certitude de vivre, uniquement ce qui restait à tout jamais dans la lumière. Il n’y a pas des centaines de vérités dans la forêt ; seulement la vie et la mort.

    Il savait déjà que ces hommes avides de connaissances, sympathiques et attentionnés au demeurant, écriraient des choses qui ne seraient pas forcément exactes, car les mots employés ne refléteront pas toujours l’émotion et la réalité de la science naturelle, puisqu’elle n’en a besoin d’aucun, pour composer, grandir, muter et révéler ses intentions. Nul ne peut s’approprier ce que la forêt nous offre. Ce que nous lui volons ne peut se traduire que par le fruit de l’imagination, qui lui, n’a aucune saveur, ni couleur ni parfum. Quand on respecte les principes fondamentaux de l’existence, ils restent à jamais dans notre mémoire, appuyés au balcon de la pensée, attendant que les paupières se ferment pour s’animer à nouveau. (À suivre)  

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  • LA SCIENCE A L’ÉTAT PUR  4/6— Le savoir de l’homme qui ouvrait la marche commençait dès l’aube, alors que le soleil joue encore les équilibristes sur le mince fil de l’horizon séparant la nuit du jour. Certes, il ignorait les noms scientifiques des plantes, des arbres ou des animaux. Par contre, il connaissait les secrets des uns et des autres et pouvait parfaitement imiter le chant de l’oiseau qu’il désirait voir ou celui du gibier qu’il devait rapporter au village afin d’y être partagé. Au hasard du layon, il se penchait sur une herbe, semblait lui parler en la caressant et la flattant, comme on le ferait lorsque notre route croise celle d’un frère ou d’une sœur. Il n’avait pas quitté la fleur des yeux, qu’autour de lui, se pressaient déjà ceux qui voulaient que rien ne leur échappe, même si la chose en question est la plus simple qui soit. Les crayons crissaient sur les pages et les appareils photo fixaient à tout jamais l’image de la plante, de l’insecte ou de l’animal.

    Ignorant à cet instant qu’il était lui-même un immense savant, il s’adressait le plus naturellement du monde à un auditoire qui ne saisissait pas les raisons pour lesquelles  le végétal dont il vantait les vertus, a choisi cet endroit, plutôt qu’un autre, ni pourquoi il lui parlait avec une si grande déférence. Sans la cueillir, car il eut été alors la faire souffrir inutilement, il pinçait une partie de la plante entre ses doigts et se retournant vers les voyageurs suspendus à ses lèvres il annonçait : « ramie pisser ». Il fallait donc comprendre que la décoction des feuilles donnait un breuvage diurétique. Continuant son chemin, les curieux à ses trousses, il montrait un nouveau spécimen et instruisait, avec l’air de s’excuser de connaître, « tala », pour madame à chaque lune.  

    Passant d’un échantillon à son voisin, la journée s’avançait, tandis que l’heure de prendre un encas était largement dépassée. Mais qui eut songé à cet instant qu’une autre partie du corps devait se restaurer, sinon l’esprit qui ne se rassasiait pas de tant de culture. Dans une clairière, toutefois, ils firent une halte. De vieux troncs dont on annonça qu’ils appartenaient à des balatas effondrés lors d’une tempête servirent de bancs.

    Vous ne craignez rien, leur dit l’homme dont l’instruction n’était mentionnée dans aucun manuel. S’il vous arrive de repasser dans cent ans, ces troncs seront toujours là. Les termites ne se risquent jamais à se faire les dents dessus. Ils attendent que les champignons commencent le travail. Hélas, ceux-ci ne sont jamais pressés de s’installer à table.

    Pendant que les savants dégustaient leur galette de manioc accompagnée de viande de bois boucanée, le guide qui ne se souciait pas de son ventre trancha une liane « nivrée » ! annonça-t-il ! Bon pour piéger les poissons ! En compagnie de ses amis, il rentra dans la crique aux eaux tranquilles, et ensemble, ils frappèrent le végétal sur les rochers. Quand elle fût réduite à l’état de charpie, ils la laissèrent couler et le produit toxique se répandant dans le courant enivra les coumarous et d’autres espèces à ce point, qu’il devenait aisé de les attraper à la main. La démonstration touchait à sa fin et il était temps de se remettre en route, car l’apprentissage des choses de la vie ne souffre d’aucun retard.  

    Les modestes cours et les échanges reprirent, faisant une halte par ici, une seconde plus loin, et ainsi de suite, tout le long de la journée, dès l’instant où quelque chose de particulier devait être su et enregistré. Le guide détachait une feuille d’une plante, la froissait entre ses doigts et permit aux élèves  qui s’étonnaient toujours d’en respirer le parfum.  

    Contre les moustiques, expliqua-t-il. Désignant une nouvelle espèce végétale il dit qu’il était celui pour la guerre. Il fallait comprendre que les combattants s’enduisaient le corps de sa décoction et ils devenaient invincibles. Heureusement pour tous, de sanglantes batailles il y avait bien des lunes que les peuples de la forêt ne s’en livraient plus. Au nom de lutte armée, étrangement, personne ne s’étonna. Enfin, ils venaient de découvrir qu’ils avaient un point commun ; l’instinct qui pousse les hommes à défendre leur territoire comme les animaux le font du leur. Celui qui ne cessait de se poser moult questions se demandait comment cet homme qui n’était jamais allé en classe pouvait en si peu de temps dispenser autant de connaissances à ceux qui avaient passé de longues années le nez dans les ouvrages de toutes sortes. Il éprouvait une certaine fierté ainsi qu’un profond respect de constater que leur professeur d’un moment n’avait pas fréquenté l’école ! Il était là, un peu gêné au milieu d’élèves attentifs venus chercher des sommes immenses destinées à nourrir des recueils et des encyclopédies que bien peu de nos concitoyens prendraient la peine de consulter. (À suivre)

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