• QUAND LE JOUR SE LÈVE– L’horizon enfin s’illumine d’une ligne claire, comme s’il cherchait à séparer les ténèbres du jour tout proche. Lentement, la fracture s’élargit, laissant croire que c’est la canopée qui s’étire et bâille à s’en décrocher les ramures. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais un jour qui se lève est un spectacle qui n’a pas son pareil. Il n’est jamais identique à celui qu’il nous offrit la veille. Toujours est-il, que celui de ce ma    tin se dessine. Il est encore difficile de distinguer avec précision les couleurs de la nature. Dans le creux de la main, c’est l’instant où il n’est pas possible de reconnaître le fil blanc du noir. Je comprends que la nuit chagrine se débarrasse des vieux restes de ses rêves insatisfaits et des souillures de toutes sortes tombées d’autres planètes en marche. Qui ne saurait être à son image, à l’instant où à la place de doux songes occupant l’esprit ce ne fut que de sombres cauchemars qui lui masquèrent le scintillement des étoiles et celui de la voie lactée, ressemblant à une large avenue, empruntée seulement par les divinités.

    Toutefois, dans ce monde qui n’est plus et celui qui n’est pas encore, un homme se tient prêt à toutes les éventualités. C’est un grand connaisseur de la chose. Des jours, il en créa autant que des ans s’appuyant sur ses épaules. Autour de lui, il a réuni son matériel. De quels outils peut-on avoir besoin, alors que la planète se trouve en équilibre entre ce qui est et ce qui n’est pas, me demanderez-vous ? Un instant, je vous prie ; j’allais justement vous parler de lui. Il n’est pas un homme ordinaire ; c’est le grand peintre de l’univers. Sa palette est immense et son geste précis à l’instant où il trace les premières esquisses. Il sait bien que ce qui se prépare n’appartient pas à lui seul. C’est la raison pour laquelle il cherche à ce qu’il s’apprête à produire remplisse d’aise tous les yeux qui oseront se lever vers l’azur.

    Comme tous les artistes, il commence à donner quelques coups de crayon qui pour le commun des mortels pourraient passer pour être désordonnés. N’en croyez rien. Les fondations que l’on fait sur le sol ne ressemblent en rien à celle que l’on établit sur la gigantesque toile que représente le ciel. C’est un peu comme le sourire qui s’affiche sur le visage d’une belle dame. D’abord, les traits s’étirent, les yeux se plissent légèrement, les lèvres s’écartent avant de se séparer tout en dessinant un merveilleux baiser en forme de cœur.

    Oui, je vous vois impatients, donc je reviens à notre virtuose du pinceau. Il a deviné qu’il devait fixer de la clarté, afin que sous la voûte céleste comme dans l’esprit des hommes il y fasse moins sombre. Ceci étant fait, voilà qu’il chausse ses lunettes pour qu’aucune singularité ne lui échappe. C’est que notre artiste est aussi un perfectionniste. Soudain, le geste se fait plus précis, les couleurs s’affirment, en même temps que les intentions. Il vient de pousser un cri d’étonnement suivi d’un franc sourire. C’est qu’à l’instant, il réalise que le soleil est tombé follement amoureux de madame la lune. Donc, sans hésiter, il le place sur son chemin. Pourra-t-il la rattraper ? Je n’ose pas y penser, car notre coquine travestie en belle-de-nuit a déjà pris quelques ténèbres d’avance sur son prétendant. Qu’à cela ne tienne. Notre peintre à plus d’une couleur dans son sac ! Il n’est plus temps de tergiverser. Voilà qu’il sort un second pinceau et de part et d’autre de la toile, c’est un feu d’artifice qui explose soudain dans le firmament. Au gris succèdent les ocres, puis les roses et les rouges. Le trait blanc est dépassé. À lui s’accrochent des dizaines d’autres nuances qui se mêlent comme pour créer un puzzle. Le bleu de l’azur ne veut pas être en reste ; il vient joindre sa collection à celle de l’artiste. C’est l’instant que choisit le soleil pour à son tour, risquer quelques rayons. Alors, dans un mouvement d’humeur, notre peintre d’ordinaire calme, posé et réfléchi, lance sa palette vers le ciel en s’écriant :

    – Puisque tu tiens tant à aller plus vite que ma réalisation, débrouille-toi avec mes teintes ! Fais comme il te plaira ; invente autant de nouvelles, si tel est ton désir ; fais-en des douces, d’autres criardes, et pourquoi pas des froides, des chaudes, des ternes. Fais des éclatantes et même des brûlantes ou des pastels si tel est ton souhait. Mais écoute bien ce que j’exige de toi : certes, habille le ciel à ta convenance ; cependant, fais en sorte que pour la longueur du jour, il pénètre le cœur des dames afin qu’elles ne soient pas transies aujourd’hui ni demain. Installes-toi également dans leur âme, pour que durant leur vie elle ne soit jamais sombre ! Maintenant, mon ami soleil, le jour t’appartient, je te somme de le faire resplendir jusqu’au retour de la nuit.

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  • – Le penseriez-vous que l’on puisse écrire un billet concernant une chose incolore, inodore et que nulle âme ne vit jusqu’à ce jour ? Mais de quelle entité, veut-il nous entretenir, allez-vous me répondre ? Sur quel terrain a-t-il l’intention de nous entraîner ?

    À ces questions silencieuses, je vous en poserais une autre. N’avez-vous jamais cru que le temps, car c’est bien de lui que je désire vous parler, possède des ailes qui l’aident à aller plus vite ? N’est-il pas l’associé du ciel qui passe sans jamais s’arrêter, s’amusant à faire naître dans nos yeux tantôt le plus beau des bleus, mais selon son humeur du moment, aussi mettre des couleurs des plus changeantes, de celles que l’aube aime à imaginer ? Ce temps qui s’appuie sur toutes les choses sans même les transformer, pourquoi est-il si cruel avec nous ? L’aurions-nous blessé sans même nous en être aperçus ? Trop souvent, il se complaît à nous laisser croire que le bonheur existe, qu’il en est le dépositaire et qu’il n’y a qu’à tendre le bras pour le saisir. Il fait resplendir le rocher et la pierre, les patinant à ce point, qu’il les rend luisants et glissants, alors que nous, avec une parfaite injustice, il nous orne de rides si profondes qu’il n’ose s’y aventurer.

    Comment ne pas vivre sans haïr celui qui chaque matin efface la veille pour imprimer le jour naissant en esquissant déjà le lendemain ? Je ne vous cache pas que dans ma folie, il m’est arrivé de me précipiter vers lui les mains grandes ouvertes et les refermais rapidement pour arracher des lambeaux à celui qui avait l’audace de me frôler sans jamais m’adresser la moindre gentillesse.

     Ah ! Qu’il était beau ce temps, précisément, où je ne me souciais pas de ce qu’il pouvait être. Des paroles de mes aînés, je n’avais retenu, le concernant, que des mots sans grande signification, parfois étranges. Cependant, je compris également que des hommes avaient inventé des calendriers pour le décompter, et, tenez-vous bien, des horloges pour le diviser et le voir tourner inlassablement sur les cadrans. Fier de ces informations, mais aussi incrédule, je m’imaginais que je pouvais le maîtriser et le ramener au fond de ma demeure afin qu’il partage ma détresse.

    Hélas ! Je ne fus pas long à découvrir qu’il nous ignore parfaitement, poussant même son avantage en nous emprisonnant dans sa mécanique comme si nous en étions les rouages indispensables. Il nous prend et nous manipule jusqu’à l’épuisement. Ensuite, il nous jette sur le bord du chemin. Nous le voyons alors s’enfuir en ricanant si fort qu’il fait mal à nos pauvres oreilles fragiles ? Sans perdre un instant, il choisit de nouvelles victimes qu’il utilise pour se matérialiser et en parfait égoïste pour que dans les chaumières on ne parle que de lui.

    Temps qui passe, fier et indifférent, soit maudit de ne pas nous permettre de garder au fond des yeux les beaux ciels de notre insouciance, en lesquels nous avions déposé nos espérances. Le poète a écrit bien avant moi « Ô ! temps, suspend ton vol » ; mais toi, l’orgueilleux tu n’en fis jamais rien, nous disant au passage que tu es l’éternel, celui qui n’a besoin d’aucun autre pour le seconder.

    Soudain, ce dont je devinais depuis toujours concernant celui sur lequel nous comptons tous vint à manquer. La veille, il s’est enfui à une telle allure que nous avons eu le sentiment que nous reculions. Quel monstre indifférent lui cria-t-on ! Mais, sourd à nos remarques, poursuivant sa route, il accélère sa fuite débridée, ne retenant aucun de nos mots, comme toujours il le fit ; ai-je besoin de le souligner ? C’est vrai qu’il fut souvent variable, parfois changeant, et même en certaines circonstances, absent. On le croit tout proche, il est ailleurs. Il arrive qu’un matin il soit doux alors que le suivant est amer.  

    Savez-vous qu’il m’arrive d’imaginer que vous pensez que l’ancien que je suis, accoudé à la beauté de la nature, rêvasse et soliloque, laissant mes idées chevaucher les événements à mesure qu’ils se présentent ? Il n’en est rien ! Croyez-moi, jamais je ne fus plus conscient et lucide, jusqu’à cet instant où celui que je supposais être mon ami m’a déposé sur le bord du chemin, tel un objet devenu encombrant et donc inutile.

    Je le reconnais bien volontiers ; comme tous les êtres faibles, je tentais de me raccrocher à lui ; hélas ! Sans succès, car comme tous les mirages, il me fit comprendre qu’il était intemporel ? Tantôt, il traverse le jour, tantôt c’est de la nuit dont il anime les ténèbres. Je sais pour l’avoir observé, qu’il emprunte aussi le dos des vagues de la vaste mer océane, allant ou revenant, mais sur la plage, toujours finissant. C’est sur le sable humide que son complice le vent le prend en charge. D’un souffle discret, il l’installe confortablement sur sa brise, pour lui permettre de poursuivre sa course autour du monde et continuer son œuvre qui est de faire autant d’heureux que de malheureux.

    Je vous vois sourire ; si ! Ne me dites pas le contraire puisque passer tout ce temps à écrire sur quelque chose qui nous accompagne, que nous traversons notre vie durant, n’a sans doute pas beaucoup de signification. À cela, je vous répondrai aimablement, qu’en effet, pour parler ainsi de lui, c’est que je devais en avoir à perdre !

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  •  Oserai-je vous dire que souvent je me surprends à contempler la nature, depuis la terrasse de mon carbet ? Dans ces moments d’observation, je suis presque hors du monde des hommes, quasiment subjugué par le spectacle sans commune mesure avec ceux que nous offrent nos contemporains. Mon œil jamais n’est lassé par les scènes qui se succèdent. Rien n’est étudié à l’avance, chaque acteur est spontané et n’a jamais d’absence de mémoire qui justifierait la présence d’un souffleur, comme dans le temps au théâtre. Dans l’environnement qui met mon cœur en émoi, excitant mon esprit et titillant mon âme, outre les oiseaux, les insectes et les animaux de la forêt qui chacun animent un acte, il y règne plusieurs éléments essentiels à la diffusion du bonheur. L’un se nomme la nuit, avec ses secrets et ses bruits discrets et confus. Le second est le jour, qui chaque matin se présente dans une tenue différente. Le troisième est pluriel ; ce sont les couleurs, les saveurs et les fragrances. Le quatrième  est le vent qui se décline sous la forme de brise légère. C’est lui qui anime chacune des scènes des pièces qui sont jouées tout au long de la journée, créant une sorte de tableau géant au sein duquel la peinture est mouvante. Et depuis des années, la nature ne cesse de m’étonner. Observant les arbres se balancer mollement au gré de l’alizé, je pense que je devrai avoir honte de posséder un tel privilège. Certes, je devrais rougir de m’extasier ainsi, du matin au soir. Cependant, je dois vous dire qu’il n’en fut pas toujours de même, et qu’il me fallut souffrir sang et eau, pour arriver à ce jour, me délecter du spectacle offert. Comme au début du monde, chez nous, régnait la forêt. Il est parfaitement inutile que je vous la décrive, car dans notre région, sur le seuil de l’Amazonie, chacun sait ce que le mot sylve signifie. Donc, je ne m’attarde pas sur les années qui ont été nécessaires pour apprécier cette soirée où chaque élément profite des heures tièdes pour vivre sans retenue ces heures merveilleuses qui ressemblent à s’y méprendre à un océan de bonheur. Finalement, le labeur me récompense sans regretter le prix en sueur qu’il a coûté.

    Chaque espèce végétale se prête aux jeux des oiseaux, mais chacun d’eux à ses préférences pour y abriter son nid. Grâce à notre climat, les couvées se succèdent, et avant de terminer leur éducation, certains parents tiennent à nous présenter leur progéniture.

    À l’instant, sous mes yeux, le flamboyant abandonne ses dernières fleurs défraîchies. Elles se laissent tomber à la manière des larmes sur un visage déçu. Les anacardiers c s’empressent d’installer leur production. Pour Noël, ils seront garnis de pommes rouges ou jaunes, à l’extrémité desquelles tel un appendice, pend une coque dure protégeant l’incomparable noix. À quelques distances de la  menant à la propriété, l’imposant pois sucré sert d’étape à une grande variété d’oiseaux, dont les perroquets de toutes tailles, et de couleurs toutes plus chaleureuses les unes que les autres. Les manguiers s’efforcent de mettre une jeune pousse avant d’y assurer leurs fleurs, et parfois, j’ai l’impression qu’ils prient le ciel de ne pas les arroser tant que la mangue n’est pas nouée. Les jamblongs, pressés de vivre, mélangent les nouveaux rameaux et leurs premières grappes de fruits violets.

    Bientôt, les noix de coco refuseront de tomber si l’arbre n’arrête pas sa course vers les nuages. Les palmiers royaux encadrant la terrasse surveillent l’ensemble végétal, dans lequel le pin caraïbe tord ses branches, se demandant ce qu’il fait dans ce décor. Les amandiers accélèrent leurs développements, afin d’imbriquer leurs charpentes les unes dans les autres, nous donnant l’impression qu’ils font la ronde en se tenant par les ramures, tout en dispensant un ombrage salvateur. Les ramboutans ne se gênent pas pour exposer leurs drupes chevelues rouges, telles des boules de Noël dans les sapins. Les cerisiers offrent aux oiseaux gourmands la richesse de leur chair, alors que les caramboliers ploient sous la récolte généreuse. Les zolives ne sont pas avares de leurs fruits jaunes, pendant que les mombins voisins, majestueux, ajoutent de nouvelles poussent pour y installer la prochaine fructification. Pendant ce temps, les palmiers de toutes sortes attendent que les uns aient livré leurs productions aux hommes et aux nombreux rongeurs.   

    Dans cet Eden (pardon pour ce manque d’humilité), je suis à la fois heureux pour la plénitude qu’il m’apporte et triste en songeant à tous ces gens  qui n’ont pour horizon que du béton sur lequel se brisent tant de rêves. Les dirigeants n’ont-ils donc jamais eu  l’opportunité d’unir la ville et la nature afin que les yeux puissent s’esbaudir sur la tendresse des couleurs, les saveurs qui se dégagent à longueur d’année et les parfums enivrants ? N’ont-ils pas envie, parfois, d’escalader les arbres, se reposant à chaque fourche des branches, loin des tracas quotidiens ?

    Oui, mes amis, je me dis que finalement, il ne nous faut que des choses ordinaires pour vivre, dès l’instant que chacune d’elle renferme le germe de la félicité.

     

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  • – Ce matin, un vieil ami me cueillit au saut du lit, les yeux et l’esprit encore embrumés des songes de la nuit. À la sonnerie impérative du téléphone, je devinais qu’il désirait me confier quelque chose de la plus haute importance. Comment ; cela vous surprend que nous sachions reconnaître les musiques d’appels ? Oh ! C’est pourtant bien simple. Chez nous, en forêt, même le matériel informatique s’est adapté à nos caractères.

    Cependant, sans que mon copain s’en doute, il faisait suite à un précédent reçu la veille, en provenance d’une autre personne désespérée, qui depuis de longues années, m’entretenait de son désarroi et de l’incompréhension récurrente dans laquelle la faisait vivre sa mère depuis des années. Certes, il ne s’agissait pas de maltraitance, ce mot devenu on ne peut plus à la mode, mais de son refus catégorique de lui révéler le nom de son père. Ainsi, régulièrement, venait-elle déposer son chagrin à mon oreille. Je n’en puis plus, me disait-elle, de voir chaque nuit en songe un homme sans visage, de bonne tenue, néanmoins, car toujours bien vêtu. Parfois, il est coiffé d’un chapeau, en d’autres occasions, il porte une casquette à carreaux. Ses costumes sont tantôt clairs, tantôt foncés, mais d’une coupe parfaite. Je connaissais son histoire dans les moindres détails et le fait qu’elle ne variait jamais d’un mot ou d’une plainte dans ses confidences, prouvait à quel point sa souffrance était grande et l’empêchait d’évoluer comme tout un chacun.

    Mon ami du jour, à quelques paroles près, me disait la même chose. Il ne s’était jamais remis de s’être retrouvé seul, sur le bord de l’existence, sans explication, sans souvenir, errant tel un nomade plutôt que de vivre comme tout le monde. C’est alors qu’il me vint à l’esprit que nos trois destinées avaient quelque chose de semblable. On pouvait croire que la misère avait enjambé d’abord les chemins de chacun avant de les réunir en un lieu précis de la vie, afin d’en faire une histoire plurielle et que le chapitre de l’une complète ceux des autres.

    Personnellement n’ayant jamais connu mes parents je sais ce que signifie être sans racine, ressembler à un navire ballotté en tous sens sur les flots, ayant perdu  son ancre. Les regards que l’on nous adresse sont durs, les doigts se font accusateurs et les pas se détournent à notre approche, comme si nous étions atteints de maladies hautement contagieuses. Oui, c’était ainsi qu’après la guerre nous étions considérés, alors que nous n’étions pas des pestiférés, seulement des déshérités. Quel mal avions-nous fait ? Devions-nous être les juges de nos parents ? Les fautes commises par eux, si tant est qu’il en fût, nous revenait-il de les condamner ? Plus tard, quand la rancœur imbécile est tombée, il s’est trouvé des gens pour imaginer que nous avions survécu à la vindicte populaire  grâce au monde que nous nous étions construit, un univers étrange dans lequel vivaient ceux qui nous manquaient, peuplé également d’êtres particuliers et de décors uniquement faits par nous pour tous ceux qui nous ressemblaient.

    N’en croyez rien, mes amis. Le milieu dans lequel l’on nous a précipités ne nous a jamais donné le temps d’envisager une autre vie que celle que l’on traçait à notre intention. Et puis, sérieusement, pensez-vous qu’il soit aisé de mettre un nom sur une silhouette, un timbre à une voix ? Comment évoquer l’intensité d’un regard qui illumine une couleur jamais révélée, et la forme des lèvres quand elles murmurent les paroles « je t’aime » dont tous les enfants raffolent comme autant de friandises ? Savez-vous ce que c’est que de ne jamais prononcer le mot de « maman », ni même celui de « papa » ? Cette mère qui nous aurait sans doute nourris au sein, cette source de vie avant d’être celle du lait, bercés dans ses bras en chantant des comptines pour apaiser nos angoisses. Et le père, cet homme qui aurait vécu à la périphérie de notre enfance, attendant son heure pour éloigner de nous les incertitudes des jours, et impatient de nous révéler les choses qui participent à l’élaboration de la réalité.

    Je sais, tous les parents ne sont pas des gens exemplaires ; cependant, ils sont nos premiers liens avec le monde, et ceux qui nous rapprochent un jour des autres individus, en plus d’être celui indéniable du sang.  

    Voyez-vous, le long des sentiers il éclot des milliers de fleurs, et au milieu d’elles il s’en trouve qui n’ont aucun parfum. Qu’à cela ne tienne, afin qu’on  ne les oublie pas elles ont un éclat particulier, des hampes plus hautes pour que nous les distinguions entre toutes. Il en va ainsi des parents. Leurs regards apaisent  les angoisses, leurs bras réconfortent lors des chagrins et leurs baisers transportent dans la volupté.

    Vous dirai-je que vivre sans racine c’est marcher comme un funambule sur le fil de la vie risquant la chute à chaque pas, et plus difficile, comprendre qu’un jour nous ne serons plus, nous donnant le sentiment qu’en fait nous n’avions jamais existé ? Parents, je vous en conjure : ne laissez jamais vos enfants dans l’ignorance, ils ne sont pas et ne seront jamais vos juges. Vous ne le savez pas encore cependant, un jour, ils deviendront vos bâtons de vieillesse. Je suis en mesure de vous affirmer qu’il est pénible d’aller sans fin à la recherche d’un visage, un trait, une première pierre sur laquelle poser son édifice afin que celui-ci ne finisse par s’effondrer par manque de fondations. Alors, mères et pères du monde, de grâce, n’abandonnez pas ceux pour lesquels vous avez souffert.

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  • QU’IMPORTE LE FLACON POURVU...

    – À l’heure où de nos jours, de tous côtés l’on nous parle plus que de CO2, de la couche d’ozone, et l’inévitable réchauffement climatique, j’ai le plaisir de vous présenter un moyen de transport on ne peut plus écologique. Savez-vous que ce mode de covoiturage fut pour certains d’entre nous le départ des plus grandes aventures ? Après avoir lancé le traditionnel « en voiture Simone » le voyage extraordinaire pouvait commencer. Adieu les cours de ferme, les étables à nettoyer, les distributions d’herbes dans les râteliers, les conduites des troupeaux aux pâturages, les rues boueuses des villages et leurs maisons sombres.

    Sans même nous être concertés, dans les yeux des garnements, comme nous désignaient les habitants, c’était les mêmes paysages qui défilaient, avec toujours un éclatant soleil qui occupait tout le firmament, sans oublier une part de ses chaleureux rayons pour chacun des cœurs des enfants turbulents. Nous n’avions aucune information concernant les tropiques. Le jour où l’instituteur en avait parlé, car il est impensable qu’il eût passer sous silence ces merveilleux endroits du monde, il est probable que nous étions destinés à des travaux plus importants nous avaient retenus sur l’exploitation agricole, où, paraît-il, les mains, quelles que sont leurs tailles sont indispensables. Nous n’avions pas non plus la moindre idée, quant à l’allure que pouvaient avoir les cocotiers qui devaient border des plages plus longues que les jours. Nous étions prêts à en inventer de toutes sortes, petits ou grands, touffus ou malingres, pourvu qu’ils puissent balancer leurs feuillages dans le vent tiède du Sud. Il se colportait de bouches à oreilles et toujours à voix basse que c’était ce zéphyr qui ordonne aux océans leurs mouvements de va-et-vient, comme s’il commandait aussi aux vagues de nettoyer la surface de la mer jusqu’à la rendre claire, afin qu’après leurs passages, le navigateur puisse se réjouir du spectacle des fonds poissonneux sur un lit de sable.

    Toutefois, au bourg, il était un autre jeu qui nous propulsait au-delà les portes du délire. Dans nos rares moments de liberté, nous confectionnions à l’aide de planches plus ou moins bien unies des moyens de transport que nous appelions pompeusement des voitures de course. Le fils du garagiste était notre fournisseur de roulements à billes qui faisaient office de roues. À la corde lieuse était confiée la direction. Sans perdre une minute, sitôt les préparatifs terminés, nous remontions la rue la plus pentue du village. Le sommet rejoint, déposant nos véhicules aux allures quelque peu lunaires, à tout le moins venus d’un endroit inconnu de l’espace, après avoir jeté un dernier regard sur la mécanique, c’était enfin l’instant tant attendu. À tour de rôle, le pousseur devenait conducteur. Le départ donné par les copains, nous dévalions le chemin dans un bruit d’enfer, au-dessus duquel nos cris de joie avaient toute la peine du monde à se faire entendre. Certes, il y eut des chavirages, des genoux écorchés, des blouses déchirées, de la peau oubliée sur quelques pierres de la route campagnarde, mais aucune blessure ni remontrance des adultes n’aurait su nous priver de notre enthousiasme. Nous venions d’inventer la planche moderne qui fait les beaux jours des petits et des grands.

    Contrairement à nous, perdus sur ce continent lointain, où étions toujours partant pour des expéditions dans des lieux impossibles, mais où la chaleur incitait au farniente, nous faisant bercer par des musiques nous invitant au déhanchement, les enfants de la photo eux, dans leurs jeux n’imaginent pas s’exiler vers le Nord, dont ils n’ont aucune idée de l’endroit où il se trouve. Ils goûtent néanmoins au même plaisir et rient de bon cœur. Cependant, pour être heureux, ils n’éprouvent pas le besoin comme nous de rêver à des pays dont ils ignorent s’ils existent vraiment. Jamais ils ne connaîtront des rues si sombres, que le soleil n’ose pas y laisser paraître le moindre rayon, pas plus qu’il lèche les façades bétonnées de demeures  grises dans lesquelles les songes sont éteints et sur lesquelles il n’y a guère que le temps qui pose sa marque sans même s’y arrêter. Ils habitent leurs désirs, simples, mais bien réels. Ils résident entre fleuve et forêt. Ils courent sous les couverts ou glissent sur les eaux dans des pirogues faites à leur taille. À toute heure du jour, le hamac les invite au repos et à la réflexion, et ils n’ont besoin d’imaginer aucune autre musique que celle que leurs aînés leur offrent, le soir, autour de grands feux. Ils n’attendent jamais demain avec impatience ou angoisse. Les ténèbres ne les effraient pas, car les étoiles sont leurs amies. Ils savent depuis toujours qu’il sera à nouveau consacré à  plus de sourires, de joie de vivre et si le temps s’y prête, ils inventeront de nouveaux jeux.

     

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