• — Il était Amérindien, comme son père l’était avant lui et lui-même du sien qui tenait cet héritage de ses ancêtres, ainsi depuis l’aube du premier jour. Les gènes n’étaient pas seulement les successeurs nobles de ces gens apparentés à leur environnement. Le patrimoine et la culture coulaient en leurs veines comme l’eau claire sourde aux pieds des monts. La crise identitaire ne le hantait nullement. Il était le semblable parfait de la chose inconnue, un jour faite homme. L’indigène affichait sans insolence son bonheur, car il était facile d’imaginer qu’il n’espérait rien d’autre qu’il posséda déjà. De ses richesses, il n’en faisait pas étalage et l’on pouvait dire avec certitude que le peu qui encombrait son carbet valait tous les trésors du monde. Alors que notre savant lui avait demandé la veille si ses modestes biens satisfaisaient son existence, l’amérindien heureux lui avait répondu qu’il fallait peu de choses pour vivre en un milieu qui vous procure tous vos besoins, en se mettant au service de tous vos désirs. Il avait même rajouté avec un léger sourire aux lèvres : les offrandes sont telles, qu’une vie d’homme ne suffit pas à les consommer. Il avait conclu en baissant la voix : tandis que vous avez réuni l’essentiel à l’heure où vous n’avez plus rien à espérer, et que la lassitude occupe désormais vos derniers jours, c’est que celui du départ est proche. Alors, discrètement vous prenez le chemin opposé au village et vous le suivez jusqu’à la rencontre des ancêtres.

    Ainsi, se dit l’homme de science, au contraire de nous, la mort ne les effraie pas ! Ils la jugent, croirait-on, comme une récompense lorsque la vie fut bien remplie et en bonne intelligence avec les traditions. La confession de ce sage d’un abord ordinaire l’avait touché plus que de raison. Peut-être même était-ce l’une de ses propres pensées qui l’avait empêché de trouver le repos la plus grande partie de la nuit. Il venait de découvrir en effet qu’aux côtés de ces hommes valeureux, il se sentait soudain bien petit. Toutefois, il se garda de faire part de ses sentiments aux autres membres de l’expédition, car certains n’étaient pas disposés à remettre en cause leurs connaissances ni leurs origines.  

    Ils étaient là, réunis, provenant de tous horizons ; chercheurs, botanistes et entomologistes ; il se trouvait aussi parmi ces gens désireux d’en apprendre toujours plus, des anthropologues et même, des spécialistes de tout et de rien, bardés de diplômes et de certificats en tous genres. Ils avaient ce que l’on appelait communément la tête bien faite et remplie de questions auxquelles jusque-là, personne n’avait apporté la moindre réponse qui les eut satisfaits. En vérité, ces éminents savants ignoraient sans doute qu’en dehors des manuels, il leur appartenait désormais de découvrir l’existence qui prend trop souvent plaisir à se cacher derrière les mots, et les phrases si longues, qu’ils n’étaient pas à l’aube de tirer sur le fil qui leur aurait permis de démêler l’écheveau de la vie.  

    Une chose est évidente ! Le scientifique venait de comprendre que jusqu’à présent, il n’avait vécu quasiment que par substitution, dans un monde qui l’avait conduit sur un chemin tortueux à souhait, laissant croire aux uns et aux autres que la planète était presque parfaite. Cependant, il s’aperçut qu’aucun individu ne distingue les mêmes choses, ainsi que les couleurs et ne connaît pas de semblables émotions lors de circonstances  similaires. Donnez à quelqu’un le soin de vous décrire le bruit qu’il perçoit, et vous verrez vite que nous n’entendons pas les sons de manière identique. Sans surprise, il admit que la plupart des hommes qui l’accompagnaient ne se réveillaient le matin qu’avec l’obsession de la découverte qui ferait que l’on graverait leur nom au fronton de certains monuments.  

    Observant avec beaucoup d’attention le guide qui demeurait parfaitement serein en toutes occasions, celui qui venait de comprendre que sa vie, à force de rester dans l’ombre, avait trop longtemps manqué de réalisme, apprécia le pas tranquille du résidant de la forêt, semblant ne jamais hésiter. Il était pieds nus, car pour expliquer les frémissements de la terre, encore faut-il en ressentir la surface en l’effleurant délicatement. Sans fierté, il montrait quelque chose que de prime abord personne ne voyait, le tableau sur lequel le cours s’affichait étant trop grand. Parfois, il marmonnait des phrases qui rencontraient quelques difficultés pour être interprétées. C’est que les hommes de lettres ont souvent de la peine à comprendre les mots les plus simples, parce qu’une fleur malgré tous les qualificatifs et même les superlatifs restera une plante fragile et parfumée et que l’oiseau effrayé s’est envolé avant que l’on ait pu décrire la couleur de son plumage et la justesse de ses trilles.  

     

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  • — Sous son couvert, aucune connaissance particulière n’est requise. Toutefois, pour celui qui veut se donner la peine d’apprendre, il est fortement recommandé d’avoir l’esprit agile et les sens parfaitement éveillés ; car en cette noble université, l’instant présent n’est pas encore installé, que, mû des profondeurs mystérieuses de la forêt, s’annonce le suivant. Il est demandé à l’étudiant d’avoir l’ouïe affûtée et les yeux sachant regarder partout à la fois. Sur les bancs de cette prestigieuse école, la plus grande de tous les temps, nul professeur déclamant des formules ennuyeuses et toutes faites, mais des milliers d’acteurs aux allures souvent surprenantes et troublantes. Vous l’aurez sans doute deviné, nous sommes dans l’université qu’aucun homme n’a jamais imaginée, au cœur de la nature, peut-être même à l’endroit précis où la vie, un matin particulier a éclos.

    Attentif, il est impératif de l’être, puisque les cours ne sont jamais répétés et changent sans cesse de sujets, car derrière chaque pied d’arbres s’y trouve caché un mystère de l’existence. C’est probablement le seul établissement où il est prudent d’avoir souvent les yeux tournés vers la canopée alors qu’en d’autres situations, il est fortement conseillé de regarder à ses pieds afin de ne pas déranger l’un des acteurs surpris à se reposer en travers du layon.

    La première journée d’investigations s’était déroulée sans encombre pour les nouveaux venus. Ils avaient inventorié les environs du village avec circonspection et avaient pris des notes dont les carnets apportés semblaient ne pas avoir suffisamment de feuilles, tant les informations étaient diverses et nombreuses à consigner. Ils ne furent pas étonnés au soir du premier jour lorsqu’on leur dit que les hamacs étaient tendus et n’attendaient plus que leur noble personne. Le lendemain serait sans doute épuisant, il était préférable d’être parfaitement reposé pour partir à la découverte du plus grand ouvrage qui s’apparentait plus à une encyclopédie qu’ils n’avaient jamais ouvert.

    Au petit matin, ils n’eurent pas à se demander les uns les autres comment la nuit s’était passée. Leurs têtes expliquaient qu’elle avait été mauvaise, parfois angoissante et surtout inconfortable. Qui n’a pas expérimenté le hamac avant de s’y plonger pour la soirée sait de quoi je veux parler. À ce changement s’ajoute l’étrangeté des ténèbres avec son cortège de bruits méconnaissables à une oreille inexperte, sans compter avec le vrombissement des insectes que la fumée des feux, pourtant allumés à leur intention, ne dérange plus depuis plusieurs générations déjà. Bref, le petit déjeuner composé de cassave et de poisson bouilli avalé à la hâte les avait invités à partir en direction de l’univers de la science. Bien que personne ne leur ait recommandé, dans l’étroit sentier, ils adoptèrent machinalement la file indienne. La tête de la colonne annonçait les découvertes et chacun les répétait à celui qui le suivait. Ils allaient et inventoriaient depuis l’aube lorsque l’un des visiteurs se demanda s’ils ne verraient pas davantage le soleil avant la tombée du jour. Seule une lumière discrète traversait la forêt sans qu’on la distingue réellement. Certes, on la savait présente, car au grès des mouvements des hautes ramures, de temps en temps, elle déposait quelques couleurs sur des  végétaux heureux qu’on les ait choisis ; en signe de reconnaissance, ils se mettaient à briller, et dans une posture contraire de la canopée, le scintillement disparaissait aussi vite qu’il était venu. Soudain, le marcheur qui suivait immédiatement le guide s’arrêta net, laissant passer devant lui ses collègues scientifiques.

    Qu’avait-il vu qui l’effraya à ce point qu’il éprouva le besoin de reprendre son souffle ? Un animal à l’allure agressive ? Un végétal proche parent des immenses plantes carnivores ? L’un de ces reptiles qu’en d’autres lieux on nomme serpent minute ?

    Je vous rassure ; rien qui eut permis au personnage de perdre la raison.

    Comme tous les gens qui soudain découvrent le fruit de leurs recherches, il aurait pu s’écrier à son tour « Euréka » ! L’homme que la situation perturbait, surpris, analysait méthodiquement les pas et les gestes de l’ouvreur qui le précédait ; c’est alors qu’il réalisa que ce dont il était venu étudier depuis un lointain continent à l’autre bout du monde se tenait là, droit devant lui. Nul événement ne le tourmentait ;  impassible aux étonnements de ceux qui le suivaient, il continuait son chemin paisiblement. Il n’allait pas à la rencontre de la vie, mais il marchait fièrement à travers elle comme si cette dernière n’existait pas. De tous les gens qui empruntaient le layon, il était celui qui ne se posait pas de question ; pour la raison évidente, qu’il était le seul à savoir. (À suivre)  

     

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  • — Le campo s’était éveillé avant l’aube, comme il est de coutume chez le peuple de la forêt. N’est-ce pas là l’heure à laquelle la vie se révèle à nous sans fioriture excessive ni apparat d’aucune sorte, nimbée seulement de la douceur des ténèbres qui font mine de s’attarder pour la forme, avant de se décider à partir en d’autres lieux ? Ce jour nouveau était particulier pour les villageois. Il y aurait une effervescence peu ordinaire, car la venue d’étrangers avait été annoncée.

    Oh ! N’allez pas imaginer qu’ils n’en avaient jamais rencontré avant ceux qui remontaient le fleuve, serrés dans les pirogues, frissonnants dans les embruns emportés par le passage des rapides. Non, des curieux, ils savaient à quoi ils ressemblaient. D’ailleurs,  il y en avait partout et finalement, ils estimaient agréable l’idée de partager la vie de ces étrangers jusque dans une certaine limite, étant définitivement convenu qu’ils n’avaient pas apporté que des malheurs dans leurs bagages. N’en est-il pas de même en forêt, tandis qu’un animal demande avec respect et humilité l’hospitalité à un autre de ses frères alors que la nourriture y est en abondance ? Mais les visiteurs que l’on attendait pour une durée qui n’avait pas été clairement définie revêtaient un caractère bien particulier. Ceux-là ne venaient pas dans l’espoir de s’installer ni de se mêler étroitement aux hommes occupant le pays. Il se murmurait d’un carbet à ses voisins qu’ils se rendaient chez les gens peuplant la haute sylve pour essayer de comprendre. Bien sûr, cela n’avait pas manqué de surprendre le chef du campo, car pour lui, apprendre est aussi simple que respirer. Il avait toujours estimé que la découverte de la vie commençait à l’instant même où l’air pénétrait les poumons, y déposant dans la plus grande discrétion l’esprit résidant sous les bois, puis celui d’un ancêtre choisissant le nouvel enfant. Non pour revivre en lui, mais pour lui apporter le savoir et la protection de tous les instants.

    Les pirogues attendues annoncèrent leur proximité alors que les moteurs changeaient de régime afin de passer le dernier saut sans encombre. Les gens du village en tenue traditionnelle se pressèrent sur la berge, pour y accueillir les visiteurs comme tous les chefs avant lui, l’avaient fait. Informés des coutumes, les nouveaux arrivants n’étaient pas venus les mains vides et la cérémonie de l’échange des cadeaux fut rondement menée sous le carbet central. Les interprètes s’approchèrent des responsables de chaque groupe et la conversation s’engagea. Le représentant de l’autorité jugea que les questions posées étaient trop rapides, et réclama que le temps de réponse soit respecté.

    À l’instant où les étrangers avaient débarqué, crut-il bon de rappeler, ils étaient considérés comme autant de demandeurs, et à ce titre, ils devaient se montrer patients, car chaque requête devrait être entendue et comprise par tous. Et puis, ajouta-t-il en souriant pour ne pas fâcher ses invités ; le temps ne nous appartient pas, il est seulement notre guide et aucune raison ne saurait être assez puissante pour se l’approprier.

    Les hommes étaient divisés en deux groupes qui se faisaient face. Les uns et les autres s’observaient, sans que chez les villageois un quelconque sentiment apparaisse sur les visages. À leur comportement, on devinait que les questions ne seraient pas de leur fait et qu’ils n’étaient pas forcément heureux qu’on leur fasse jouer le rôle d’épiciers qui donne des connaissances sans pour cela recevoir l’équivalent en paiement du service rendu.

    L’ambiance se dégela quelque peu quand les calebasses de cachiri firent le tour de l’assistance. Elles furent nécessaires pour mettre un terme au temps d’observation obligatoire pour la bonne compréhension des protagonistes. S’en suivirent quelques chants de bienvenue, ainsi que des danses où les jeunes et les anciens du village se croisaient.

    Les voyageurs que l’on présenta au chef semblaient avoir des noms prestigieux, les mêmes que les grandes écoles qu’ils avaient naguère fréquentées.

    À compter de cet instant, on leur fit savoir qu’ils allaient être reçus dans la plus importante des universités que les hommes ne pouvaient imaginer. Elle était loin d’être banale et s’étendait à perte de vue, recouvrant presque tout un continent, mais ne disposant d’aucun amphithéâtre ni tribune quelconque. En son sein, on parle peu, mais on se doit d’écouter chaque seconde que le temps égrène. (À suivre)

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  • CE PAYS POUR LEQUEL ON A MAL— J’imagine que vous aurez deviné que je ne suis pas quelqu’un qui fait de la politique, encore qu’ici, le verbe « faire » n’a pas vraiment sa place.

    J’avoue que cette posture n’est pas ma préoccupation première, bien que depuis que je suis en âge de voter, je n’ai jamais manqué à mon devoir. Quand je dis « ignorer » la politique et ceux qui en vivent sur notre dos, c’est une tout autre question. Il m’arrive souvent de comparer cette classe d’élus à une envolée de moineaux qui passent leur temps à se chamailler pour la propriété d’un perchoir, mais qui viennent tous manger dans la même gamelle remplie et laissée à leur intention. Pour être franc avec vous, j’ai horreur des gesticulations inutiles et des discours qui ne glorifient que ceux qui les prononcent. Je puis vous révéler un secret : comme sans doute beaucoup de nos compatriotes nous connurent des difficultés et personne d’aucun parti n’a eu le courage de se rendre à notre rencontre.

    C’est dans ces moments pénibles que je compris le sens du vieux dicton qui nous conseille de nous aider seuls, afin que le ciel participe. En mon esprit probablement un peu simple, la gouvernance est toujours apparue comme une machination aux rouages bien huilés, un genre de doctrine qui s’engraisse sur l’ignorance des plus humbles pour cacher l’essentiel au plus grand nombre. Nous avons beau vivre retirés du monde, nous n’en observons pas moins la fragile mécanique qui le constitue et qui frôle la catastrophe à chaque lever d’un nouveau jour. Mais je me dis que nous devons rester honnêtes avec nos principes. Nous savons bien qu’il en va en politique comme il en est des religions. En leur sein, rien n’est ou ne sera vraiment parfait. Par contre, si l’on épouse les idées des uns ou des autres, cela signifie que l’on doit aussi accepter l’augure d’erreurs et de défauts. Si un jour le doute s’installe durablement en nous, personne ne nous empêche de prendre du recul sur les évènements et même claquer la porte si nous l’estimons utile.

    Dans toutes les grandes batailles que nous menons pour notre propre survie, nous savons que pour gagner quelques miettes de la précieuse liberté nous devons convenir de laisser dans le marchandage quelques-uns de nos avantages glanés le long de nos routes. C’est la rançon que nous devons payer à l’évolution que nous avons mise en marche et que nous faisons tourner, même si parfois nous avons le sentiment que c’est bien malgré nous. Pouvons-nous réellement douter qu’aujourd’hui est un autre hier, ignorant le jour suivant et que le passé a bien vécu ? En fait, je désirais simplement vous entretenir d’une émotion particulière et voilà que moi qui prétends ne pas faire de politique, j’en écris un chapitre, modeste, certes ; mais une page quand même ! Vous avez raison, c’est un comble !  

    Je voulais seulement vous dire que de tout temps j’ai profondément aimé mon vieux pays, à son insu, car il ne fit jamais de grandes démonstrations sentimentales pour me convaincre que je n’avais pas tort d’être fier de lui appartenir. Bien que je sois éloigné depuis longtemps de ma terre natale, elle me colle toujours aux semelles. J’apprécie sa langue, ses passions et ses modèles. J’ai pu me rendre compte au long de mes pérégrinations combien important était son rayonnement à travers le monde. Savez-vous que grâce à ses dépendances outre marines, jamais le soleil ne se couche sur notre nation ?

    Certes, il y a beaucoup à faire avant que chacun retrouve un niveau raisonnable de confiance. Personne ne peut prétendre que nous pouvons atteindre le nirvana tant que rien n’est parfait ni même après avoir vaincu les sommets. Mais comment la patrie pourrait-elle s’y trouver quand ses enfants sont loin d’être exemplaires ? Je me souviens que notre pays a grandi alors que chacun participait à sa reconstruction et nul n’aurait songé à rechigner à apporter sa contribution. C’est sans doute cela que nous avons oublié, qu’un homme seul ne peut défricher, labourer, semer, récolter et moudre le grain qui nourrit les ventres affamés.

    Chez nous, sur le seuil de l’Amazonie, il arrive que des frissons parcourent notre peau lorsque l’on voit un canot de la République braver les caprices des fleuves. En sa qualité d’état responsable, il se doit de ramener à leurs familles les corps d’enfants disparus, et dans ces moments difficiles, chacun reconnaît que durant quelques jours, la pirogue navigue sur les eaux du bon sens, nous désolant qu’il n’en soit pas toujours ainsi.

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  • — Chaque jour nous croisons des centaines d’individus différents les uns des autres. En fait, qu’ils ne se ressemblent pas n’est pas le sujet de ma remarque. Au contraire, nous pourrions difficilement imaginer notre monde au reflet quasiment identique. Ce serait d’une tristesse ! Nous comprendrions mieux alors la citation qui prétendit que « de l’uniformité est né l’ennui ».

    La chose qui m’interpelle, lorsque je regarde passer tous les êtres faisant onduler la foule, ce sont leurs allures dissemblables ; et bien malin ou audacieux, serait celui qui d’un jugement rapide, s’aventurerait à mettre au jour les caractères et les singularités de tous les personnages qui défilent au long des jours dans une parfaite indifférence.

    Je suis persuadé que sous les aspects qui sont autant de trompe-l’œil, s’ils se révélaient à notre curiosité, beaucoup de gens surprendraient notre imagination.

    Certains revêtent des costumes trop larges, non parce qu’ils rêvent d’occuper un poste de la plus haute importance, mais pour exprimer leur lassitude de vivre trop à l’étroit dans une société qui les étouffe.

    Ceux qui ont la chance d’avoir le « bras long » sont parfois décontenancés par les objets auxquels ils peuvent accéder et qu’ils dérobent au nez et à la barbe des plus courts.

    Les petits sont ravis de pouvoir se faufiler en toutes situations, mais sont déçus par les choses que les grands laissent à leur portée. Bien souvent, ce ne sont que des miettes dont personne ne veut s’encombrer les poches.

    Parmi cette foule déambulant, il y a des personnes qui n’attirent jamais l’attention.

    Ce sont les débrouillards. Ils sont toujours là où personne ne les attend, ils devancent les initiatives des uns et des autres et n’ont pas d’uniformes particuliers.

    Tous les habits paraissent tailler sur mesure lorsqu’ils les enfilent et ne font jamais montre de leur capacité à survivre dans un monde où la schizophrénie arpente les rues du matin jusqu’au soir.

    Ce qui nous démontre bien que ce ne sont pas ceux qui ont la plus grosse tête qui détiennent les plus belles pensées ! D’ailleurs, ce n’est pas toujours la force qui nous permet de déplacer les obstacles qui entravent notre marche, mais notre obstination et notre volonté. Chacun des gestes que nous effectuons doit trouver sa source dans notre instinct et lui adjoindre un soupçon d’intelligence et de ruse afin que nous sortions vainqueurs de situations parfois compliquées.

    Dans notre belle Guyane, il y a un dolo (proverbe) qui nous explique très bien ce sentiment :

    Kabrit ki pas malen pas gra ! (la chèvre sotte ne sera jamais grasse)

    À l’instar de la chèvre grimpant sur le dos du cheval, les plus faibles comprennent qu’ils ont accès au bonheur quand celui-ci aura disparu de la proximité du plus grand nombre.

    Les plus rusés qui composent les rangs de notre société développent souvent une meilleure capacité d’adaptation et détiennent l’ingéniosité la plus fertile qui leur fait traverser l’existence dans un confort supérieur.

    Il est vrai que mis au pied du mur, nous ne sommes pas égaux devant les exigences de la vie. Escalader les marches du temps n’est pas forcément la chose la plus facile et si nous demandons aux amis de nous aider ne doit pas nous apparaître comme un signe de faiblesse, mais au contraire un moment d’échange.

    S’unir pour vivre mieux ! Partager le savoir et le pouvoir comme on le fait d’un bon repas empreint de convivialité sincère.

    Pourquoi ne pas prendre exemple sur la nature qui depuis toujours a compris que la solidarité rendait l’ensemble plus fort ?

    Le jour qui se lève, n’est-il pas le même pour tous ? Les rayons du soleil s’infiltrant en nous ne nous donnent-ils pas une même puissance ?

    Ne craignons plus de soulager, mais tendons nos mains à ceux qui les saisiront lorsqu’ils seront dans la détresse. Prêtons notre bras au plus faible pour lui apprendre à retrouver le rythme de ses pas. Accordons notre sourire à ceux qui ont le regard dissimulé derrière les larmes. Il fera que des jours tristes ils se transforment en une rumeur infondée.

    En donnant, nous ne perdons rien. Au contraire, nous nous enrichissons de l’amour des autres, celui qui parfois vient à nous faire défaut.

     Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

     


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