• UN CONTE DE NOËL 1/3

    À l’intention des cousins, Yves et Francine.

     

    – Lorsqu’elle s’éveilla, toutes affaires cessantes, elle se précipita sur la terrasse. Les rideaux baissés protégeaient les lieux d’une pluie menaçante, les transformant en une bulle particulière qui voudrait isoler les habitants d’un univers hostile. Les yeux de la belle jeune fille trahissaient son impatience de découvrir le monde de la forêt qui, à son insu, pénétrait déjà son âme et investissait son corps entièrement. Les fragrances tropicales exhalaient leurs trésors comme pour saluer la nouvelle arrivante.

    Soudain, elle sentit courir dans ses veines ces parfums merveilleux, à l’instant où ils rejoignirent les rivières de son pays aux flots fougueux qui transportaient la vie, en faisant une pose sur le rebord de son cœur. Son hôte ne voulut pas la faire attendre plus longtemps devinant qu’elle était prête à toutes les folies pour apercevoir cette terre étrangère qui, prétendait-elle, l’appelait discrètement. L’un après l’autre, il releva les rideaux. On se serait cru au théâtre, alors que dans la salle, l’anxiété mêlée au plaisir arrivait à son apogée quand, doucement, les spectateurs impatients enfin voyaient les acteurs se pavanant devant les décors. L’instant où la jeune fille découvrit l’environnement qui semblait s’approcher d’elle jusqu’à la toucher restera à tout jamais indescriptible.

    D’abord, elle ne dit rien. Puis on ne sut lesquels des ah ou des ho étaient les plus nombreux. Il n’était pas nécessaire de la serrer contre soi pour entendre son cœur battre la chamade. Il secouait son corps avec tant de force que l’on était en droit d’imaginer que la forêt venait de la posséder. L’hôte ne voulut pas troubler l’instant magique où la nature procédait tel un peintre délicat, par petites touches successives. Elle était là, debout, presque tétanisée, tandis que ses yeux s’embuaient d’une brume qui imita étrangement celle qui emprisonnait le décor.

    Elle ne fit rien pour retenir les larmes heureuses d’être enfin libérées. Son corps allait même les chercher au plus profond d’elle-même, devinant qu’en ce jour qui ne ressemblait à aucun autre, elles n’étaient que les témoins d’un intense bonheur.

    Un passant ayant eu l’audace de marcher sur le sentier qui menait vers les grands bois n’aurait pas manqué d’être surpris en entendant l’élégante dame s’écrier d’un timbre puissant : Brickaville ! Brickaville !

    – Je suis chez moi, à Brickaville !

    Bien qu’émue, la voix exprima clairement les accents métis appartenant à sa belle famille, prouvant ainsi qu’elle était bien une citoyenne du monde. Prenant soudain conscience qu’elle n’était pas seule, elle se retourna vers son hôte. Elle ne put lui adresser qu’un immense merci pour avoir insisté afin qu’elle se joigne au voyage de son époux.

    – Je t’en prie, lui dit-il simplement. Ton bonheur est suffisant au mien et je suis heureux d’avoir participé à un moment magique. Mais cet instant est le tien et tu ne dois pas le partager, sinon avec l’élu de ton cœur.

    À ce moment précis du jour qui finissait d’installer son décor et ses surprises, elle n’était plus aux côtés de ceux qui les accueillaient. Elle venait de s’envoler par-delà les continents pour rejoindre son île natale qu’elle avait abandonnée sur un autre océan.

    – Mon cousin, tu me fais le plus magnifique de tous les cadeaux, dit-elle. Elle n’eut aucune honte à laisser rouler quelques larmes jusqu’au sol. Elle ajouta encore qu’elles étaient de bonheur et qu’il était indispensable que la terre de ce beau pays en connaisse le goût, afin qu’il n’oublie jamais l’émotion qui avait pris possession d’elle.

    Son cousin lui dit alors :

    – Si l’endroit où elles sont tombées était un sillon nouvellement ouvert, je devine qu’à cet endroit serait éclose la plus merveilleuse des fleurs en ce matin de décembre.

    À grandes enjambées, elle allait d’une extrémité de la galerie à l’autre. On pouvait être certain qu’elle embrassait le décor naturel avec la même passion qui anime ceux qui retrouvent des parents perdus de vue depuis longtemps.

    Prenant conscience qu’elle ne pouvait plus garder pour elle seule ce bonheur particulier, elle admit qu’elle se devait de le partager avec son époux qui sommeillait encore dans la chambre voisine. Se retournant en direction de la pièce, elle cria :

    – Grand dormeur de mari, réveille-toi !

    Viens vite, nous sommes à Brickaville !

    Alerté par tant d’exclamations, il fit ses premiers pas en direction du chahut. (À suivre)

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  • — Je ne vous ferai pas l’injure de répéter des mots déjà prononcés il y a quelque temps, bien que chez nous il n’apparaîtrait pas inutile que l’on rappelle encore qu’avant Christophe Colomb nous étions un peuple heureux et que depuis ce temps, nous n’ayons jamais cessé de régresser. Avant cette date, il ne nous était pas arrivé de douter que nous étions une communauté unie et probablement la plus modeste que la terre n’ait jamais portée. Dès l’arrivée des hommes de l’Ancien Monde, c’est comme si nous avions arrêté de grandir. On pourrait croire que l’horloge céleste avait disparu à l’instant où les premières chaloupes débarquèrent les conquistadors et nous n’aurions pas été surpris si au même instant, la forêt s’était pétrifiée.

    Des siècles plus tard, nous sommes encore à nous demander pourquoi ils insistèrent tant pour nous intégrer à leur mode d’existence, alors que tout nous séparait. Il n’y a pas d’autre façon d’expliquer ce qui nous différenciait, si ce n’est l’immensité de l’océan ou le jour et la nuit. Notre culture et nos traditions nous avaient toujours rassemblés, celles de nos visiteurs, nous l’avons bien vite deviné, ne cherchaient qu’à nous diviser. Notre savoir et notre équilibre, nous les devions à nos principes ancestraux auxquels depuis l’aube du premier jour, il ne manquait aucun point, aucune virgule, même si nous ignorions qu’elles pussent exister.

    Chez nos envahisseurs, nous avons compris sans faire d’efforts, que ce fussent les puissants hommes politiques qui détenaient les clefs de tous les pouvoirs, à la manière du ciel qui fait la pluie ou le beau temps. Ils étaient au service des appétits sans cesse grandissants des gens avides de richesses toujours plus nombreuses, remplissant les cales de leurs navires à presque les faire chavirer. Dans leurs yeux brillait l’éclat du désir et des conquêtes, pareilles à ceux de l’enfant qui convoitent les plus gros fruits ou le plus étonnant poisson de la rivière. Ils n’étaient jamais rassasiés de récolter. L’ambition et la soif de plus de victoires leur collaient à la peau comme le pou sur l’agouti. C’est alors que nos occupants se lancèrent dans la construction d’immenses cités aux rues qui séparaient les maisons comme si l’on voulut que les habitants ne se rencontrent jamais. Il ne nous fallut pas longtemps pour que nous comprenions que ces bâtisses fermées ne retenaient pas les heures heureuses, ni que le bonheur circulait sur leurs pistes et leurs chemins.  

    Chez nous, les peuples, de tout temps, ont pris soin d’élever des carbets simples, autour d’un plus grand sous lequel les réunions de toutes sortes se déroulent dans la bonne humeur et la plus grande attention des uns et des autres. C’est alors qu’il nous est apparu clairement ce que nous savions depuis toujours. Aucun objet n’enrichit l’esprit de l’homme qui se la soit appropriée indûment. C’est même l’inverse qui se produit ; de leurs pensées, plus aucune lumière n’éclaire l’avenir, car elles’épuisent à préserver un bien qu’ils ont dérobé. Ce sont les premiers pas de la misère, puisque si quelques-uns ont beaucoup, les autres n’ont peu et parfois rien, tout juste un rayon de soleil dans lequel l’espoir essaie de survivre.

    Au sein de nos familles, il en fut toujours différemment. Rien ne nous appartenait en propre. Ce que l’un détenait, son voisin avait de même ; la forêt demeurait le bien des communautés autochtones. Voir leurs villes et villages sans aucune âme nous attrista profondément. Nous ne serions rien sans celles de nos anciens qui accompagnent nos destins.  

    Longtemps après ces invasions, nous n’avons guère changé, sinon que nos sentiments sont peut-être plus aigris.

    Pardon amis lointains d’avoir osé nous plaindre alors que nous détenions les plus grandes richesses.

    Oh ! N’allez pas vous imaginer que je pense à l’or ! Lui ne nourrit pas son homme, il se contente de briller.

    Je veux parler de la forêt et de toutes les plantes miraculeuses qu’elle protège. Nous ne sommes pas les propriétaires des secrets qu’elles renferment dans leurs feuilles, leurs tiges et leurs racines ; nous en sommes seulement les gardiens. Chez nous, jusqu’à votre arrivée, le bonheur était héréditaire et la mémoire ne s’écrivait pas. Elle se transmettait oralement comme on échange des paroles de bienvenue lorsque l’on reçoit des hôtes. Vous avez insisté pour nous apprendre à lire.

    Mais existe-t-il des mots pour décrire le rayonnement qui nous habitait faisant de nous les associés les plus heureux de la nature ? Comment expliquer par des phrases l’émotion qu’installe le jour à l’instant où il apparaît au-dessus de la forêt ? Comment résumer les sentiments qui envahissent les êtres lorsque la nuit dépose son voile sur le monde afin que ses mystères n’aillent pas rejoindre celui des étoiles auxquels nulle chose humaine autre que les âmes ne doit s’y mêler ?

    Comment aurions-nous pu traduire avec de simples lettres le bonheur le plus merveilleux qui réside dans les cœurs et que l’on nomme l’amour ? Il ne se dit pas ; il se murmure à voix basse et se chante à la façon qu’ont les chamans de psalmodier des prières pour guérir un corps malade. Quand les gens sont possédés par ce sentiment qui investit jusqu’à l’âme, ne ferment-ils pas les yeux afin que celui de leurs compagnes ne les brûle pas au risque de les aveugler pour toujours ?

    Vous le voyez, avant l’arrivée des conquistadors venus d’autres horizons, nous étions les enfants naturels de la forêt, des hommes heureux à ce point que la mort elle-même se faisait discrète lorsque nous la rencontrions au hasard des layons. Elle ne fut jamais un tabou pour nous. Nous sentions qu’elle était à nos côtés comme l’était son ennemie intime que l’on nomme l’espérance. Nous comprenions parfaitement qu’il ne suffit pas que le corps ne soit plus présent, pour dire de lui que l’esprit l’a emporté.

    Dans les grandes cités que les conquistadors ont construites à la lisière de notre paradis, il nous fut aisé de voir certains individus debout, mais déjà absents, allant au hasard de la vie, car en eux, l’optimisme s’était enfui depuis longtemps. Chez nous, à l’instant où l’homme a accompli sa tâche, transmis son savoir et accordé son amour, la mort est alors une récompense, un juste évènement, comme le papillon qui disparaît après avoir pondu. Nous devinions quand le moment était venu de nous éloigner du village, pour nous diriger vers l’endroit où nous attendaient nos ancêtres. Nous partions discrètement en prenant soin de ne rien emporter. Les mains pleines sont faites pour les vivants au moment où l’on échange les choses de la vie. Quand elles sont vides, c’est se préparer à attraper celle qui nous fait signe de la saisir et de la suivre dans le monde des promesses.

    Vous le voyez, notre histoire n’est pas compliquée. L’autorité n’est jamais contestée. Elle est la marque du chef de village comme le pouvoir de lire dans les étoiles est le domaine du chaman que les esprits visitent à l’instant où les transes remuent l’homme qui parfois en tombe à la renverse. C’est à cet instant que les capacités sont immenses et que les maladies ou divers sacrilèges sont extraits des corps qu’elles avaient choisis pour y installer leurs vices. La nature veille sur nos enfants en leur tendant ses bienfaits comme des offrandes, et notre culture vit en nous depuis l’aube des temps premiers. Elle est inscrite en notre mémoire comme les secrets le sont dans le cœur des arbres. Nul ne saurait nous en priver, autre que la mort du dernier représentant des peuples premiers. Pardonnez-nous si nous n’avons pas retenu toutes vos leçons.

    C’est qu’avec autant de larmes dans les yeux, il nous fut difficile de suivre les lignes que vous aviez tracées dans vos livres et cahiers, alors qu’une simple machette nous suffisait pour dessiner le layon qui courrait sous la forêt nous faisant découvrir comme autant de privilèges, chaque instant de la vie.

    Dans vos recueils, il est parfois de belles histoires ponctuées d’images, mais aucune d’elles ne possède la magie du temps et les fragrances de l’existence.

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  • – Alors, qu’est-il arrivé à votre mari, madame Berthe ?

    – Suivez-moi, docteur ; il est en bas, dans la salle.

    Mais cela ne m’éclaire pas sur ce qu’il a, pour que vous ayez remué tout le village pour me chercher. Ce n’est pas dans vos habitudes, par ici !

    – Rentrons, si vous le voulez bien ; ce n’est pas la peine que le voisinage sait de quoi il retourne.

    – Je suis désolé de me montrer directe, mais le jeune que vous avez envoyé a certainement déjà tout raconté. Pensez donc un ancien qui chute au travail, ce n’est pas une petite affaire, dans la contrée !

    – Alors, mon ami, que vous est-il arrivé ? Dites-moi où vous avez mal.

    – Je ne sais pas, docteur. Cela m’est tombé dessus d’un seul coup. Nous étions à faire du bois avec le gamin, quand un poids terrible enserra ma poitrine. Pour vous expliquer, on aurait cru que le timon du fardier me bloquait, ou plus exactement, m’écrasait. Voilà, ce n’est pas plus compliqué que cela.

    – Voyons cela de plus près. Avez-vous mal, présentement ?

    – Non, mais je suis sans force. On dirait que mes membres sont fatigués à ce point, qu’ils ne veulent plus fonctionner.

    – Vous êtes rentré seul ?

    – Certainement pas. Le gamin m’a hissé comme il a pu sur la charrette, et direction la ferme. Alors, qu’en pensez-vous ?

    – Je n’irai pas par quatre chemins. Autant vous révéler la vérité ; vous avez fait une crise cardiaque. Il va falloir vous faire transporter à l’hôpital. Vous devez être suivi d’une autre façon que je ne pourrai le faire chez vous.

    – Docteur, vous n’y songez pas ! Avec tout le travail que nous avons sur les bras, ce n’est pas le moment que je m’absente.

    – Soyez sérieux, monsieur Pierre. De toute façon, en restant chez vous, pour l’instant vous êtes quand même inutile. Essayez de vous lever, pour voir ?

    – J’en suis incapable, docteur, vous avez raison.

    – Alors je fais le nécessaire pour que l’on vienne vous chercher. Vous serez très bien pris en charge, ne vous faites pas de souci. Et puis, si tôt, la crise passée, vous reviendrez. Mais autant que je vous le dise dès à présent. Pendant quelque temps, vous ne pourrez pas occuper votre poste. Il faudra laisser le soin aux autres d’effectuer les tâches que vous aviez l’habitude d’exécuter.

    – Alors, si je ne suis pas bon à quelque chose, je préfère rester là. Il est vrai que je ne peux rien faire, mais au moins, tant que je pourrai parler, je donnerai des ordres.

    – Monsieur, Pierre, soyez raisonnable. Vous comprenez bien que je n’ai pas les moyens de vous traiter correctement. Il vous faut un suivi sérieux, une surveillance permanente, et vous savez bien que ce n’est pas dans mes possibilités. En restant chez vous, vous allez aggraver votre cas. Madame Berthe, aidez-moi à le décider. S’il s’entête, le pire peut arriver. Pardonnez-moi de vous parler durement, mais c’est la vérité. À part quelques piqûres, je ne puis faire plus.

    – C’est que docteur, il faut nous comprendre. Chez nous, jamais personne n’est allé ailleurs pour se soigner. De plus, là-bas, on ne connaît personne. Notre monde se trouve ici. Le Pierre est né dans cette maison, et son père avant lui. Toute l’histoire de la famille s’est écrite sur ces murs. Partir, c’est, comment vous expliquer, comme si l’on s’en allait mourir plus loin, hors de la compagnie de tous ?

    – Mais qui vous parle de cela ? Voyons, c’est ici qu’il risque de passer, si vous ne prenez pas une décision au plus vite.

    – Vous m’entendez, Pierre ?

    – Un peu, on dirait que vous êtes dehors.

    – Je vais vous faire une piqûre pour soutenir le cœur. Mais je ne pourrai pas en faire beaucoup. Je vais envoyer demander une voiture au village.

    – Faites comme vous pensez que l’on doit faire docteur. Mais je crois que c’est inutile ? Regardez, j’ai le sentiment que le Pierre ne nous entend plus. Il me semble que c’est lui qui a compris. Laissons-le chez lui ; au moins jusqu’à demain. J’aurai tout le soir pour lui parler. Peut-être m’écoutera-t-il ?

    – Je vois que la piqûre fait son action, mais je trouve qu’il s’affaiblit de plus en plus. Avec ou sans son accord, je cours au village chercher la voiture.

    – Comme vous voulez ; docteur. Pour vous dire ma pensée, j’estime l’hôpital bien loin. Mon instinct me souffle qu’il n’y arrivera sans doute pas.

    – Au moins, nous aurons essayé, Berthe et nos consciences seront en paix.

    – Regardez-le, vous êtes sûr qu’il lui en reste une ?

    – Je ne sais pas, mais il est vrai qu’il s’épuise.

    – Merci d’être venu si vite. Voyez, nous venons de le perdre. Vous savez, docteur, les gens de la campagne ne sont pas têtus. Ils savent, tout simplement.

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  • – Que celui qui n’a jamais douté, les yeux fixés sur sa page sans pouvoir y tracer le moindre mot, me jette le premier crayon. Oui, mes amis, c’est ainsi que le jour comptant ses derniers instants me trouve, comme il y a fort longtemps lorsque j’étais écolier, la plume se desséchant au bout des doigts, le regard perdu à travers la fenêtre de la classe, qui à cet instant, n’existait plus ; le monde aurait pu s’effondrer, que rien ne sortait de mon esprit endormi.

    Certes, depuis, le clavier a remplacé le porte-plume, la page du cahier est collée  sur l’écran, et je ne risque plus d’y faire des taches, à l’époque, pompeusement désignés sous l’appellation, pas toujours contrôlée, de pâtés d’encre. Cependant, les outils modernes n’excluent pas les fautes, car ils ne sont que des matériels sous les ordres de celui qui tente d’écrire quelque chose destiné à divertir les lecteurs. Alors, j’en suis à me demander de quels sujets je ne vous ai pas encore entretenu. Parfois, j’ai l’impression qu’à force de visiter les choses de la vie, je dois vous ennuyer. Par exemple, il est vrai que je ne puis parler de la nature sans y joindre tout ce qui l’anime. Si j’aborde les questions de l’agriculture, inévitablement, ses servants ne sont jamais loin. Oh ! Je ne nomme pas  ceux d’aujourd’hui qui, bien que méritants, n’offrent plus à l’apprenti écrivain que je suis les mots que leurs prédécesseurs faisaient naître en mon esprit. Ils aimaient avec la passion, la terre, les bêtes et leurs conjointes ou leurs époux. Parfois, en ville, on se moquait d’eux, soulignant qu’ils ne savaient pas grand-chose, toujours au derrière des vaches ; mais ceux qui le prétendaient commettaient de graves erreurs. En effet, ils donnaient sans doute l’impression de ne rien connaître, car ils disaient peu. En revanche, ils pensaient beaucoup, devinaient tout, et surtout, possédaient un regard auquel rien échappait.

    Il m’arrive aussi de parler de nos anciens, car sans eux, nous ne serions pas là à échanger nos idées. Chez eux, il est vrai, on ne trouvait  pas de nombreux ouvrages des grands auteurs de notre pays. Il est certain que pour détenir des livres, encore faut-il savoir interpréter les mots qui vont d’une ligne à l’autre. Certains ignoraient tout de la lecture, d’autres ne s’en souvenaient plus, puisque comme je l’étais,  ils étaient distraits. Eux aussi regardaient plus par la fenêtre que dans les cahiers, qui n’étaient pas que tachés d’encre, mais également de graisse débordant des gamelles mal fermées. N’oublions pas qu’en ce temps-là, l’élève devait marcher longtemps avant d’arriver à l’école, et que le repas du midi se prenait, et parfois se partageait autour du poêle.

    Souvent, je vous entretiens de notre petit coin de forêt. Comment ne pas en parler, alors qu’elle est omniprésente ? Elle nous écrase presque par la taille de ses hauts « pieds bois ». Je l’observe chaque jour, et j’en ai déduit depuis toujours qu’elle n’attend de moi qu’une seule posture ; que je lui tourne enfin le dos, pour que sans tarder elle reprenne sa place. Mais, évoquant la nature, on ne peut faire l’impasse sur ses hôtes, et particulièrement les oiseaux. Chaque matin, ils me surprennent et me charment par leurs chants. Ils sont espiègles, guettent tous vos gestes et vos allées et venues. Sans pour autant les conditionner, ils savent les heures pendant lesquelles je leur distribue quelques friandises. Dans ces moments-là, ils ne sont plus des oiseaux ou d’autres animaux. Ils deviennent des enfants qui se disputent des bonbons, enveloppés de papiers aux couleurs chatoyantes.

    Puisque nous sommes dans la forêt, regardons un instant le manège des agoutis qui, prétendent certains, n’ont pas beaucoup de mémoire quand il s’agit de retrouver des graines enfouies par leurs soins, un jour de grand festin. Par contre, elle ne leur fait pas défaut au moment où ils se doutent que les mangues sont à maturité, et ils sont au pied de l’arbre à l’instant où le fruit choit.

    Et puis, comment ne pas évoquer le lever du jour ? D’abord, observant l’horizon, je suis heureux d’accueillir celui qui se prépare, car en mon esprit, c’est un de plus que je vais traverser, après avoir vaincu les ténèbres. Oui, je comprends que cela puisse vous interpeller, comme on dit de nos jours, mais sans réellement les compter, je suis cependant émerveillé de voir les couleurs de celui qui cherche à nous surprendre. Parfois, il passe par toutes les nuances de la palette avant de décider de l’habit qu’il revêtira. Alors, c’est un véritable bonheur à l’instant où le soleil tranche pour lui, le trouvant trop hésitant.

    Voilà, mes amis, sans doute aurez-vous l’impression que j’ai parlé pour ne rien dire. Mais ces choses sans réelles importances pour certains,  pour moi, sont essentielles et indispensables à la vie que j’ai choisie. Oui, au nom de la passion, j’ai besoin de tous ces instants qui font l’existence et qu’il me plaît de partager avec vous.

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  • – Oh ! Bel oiseau, je t’en prie, reste encore auprès de moi. Ne me laisse pas orpheline sur cette malheureuse Terre. Vois comme notre monde devient triste, sans la clarté divine, alors que le vent lui-même semble avoir perdu son souffle en quelque endroit de la planète, où il préfère en cet instant agiter les longues feuilles des palmiers qui ourlent la mer bleue. L’on m’a rapporté que là-bas, les plages font comme un immense collier de sable fin et blanc aux îles qui se parent de milliers de fleurs plus belles les unes que les autres. Elles saluent l’océan qui, sans relâche, dépose à leurs pieds leurs vagues venues de si loin qu’aucune d’elles ne se souvient où elle a pris naissance.

    Ici, mon ami, il ne nous reste que la tristesse de l’an qui lui aussi semble avoir perdu la foi. Il ne demeure en notre contrée que les oiseaux trop faibles pour tenter la grande aventure. La plupart des insectes se sont enfouis dans des galeries creusées à la belle saison. Ils n’en ressortiront qu’au printemps. Parmi eux, les naïfs qui n’ont pas écouté leurs aînés qui pourtant les avaient mis en garde verront leurs espoirs les abandonner. Autour de nous, il n’est pas que l’automne qui se dépouille, comme s’il confiait au temps ses illusions perdues. Les arbres aussi ont laissé tomber leurs feuilles. Elles sont parties avec le dernier souffle du vent annonçant l’hiver. Qui va se soucier d’elles, à présent, alors qu’elles ont contribué à rendre leur hôte joyeux, ajoutant un cerne de plus pour protéger son cœur.

    Oui, compagnon de mes jours sombres, va, je comprends que tu ne veuilles plus demeurer à mes côtés. Comme moi, sans doute y juges-tu la vie par trop injuste. Cependant, le renouveau nous avait fait tant de belles promesses ! Que sont-elles devenues en cet instant qui perd la mémoire des jours heureux traversés dans la douceur des soirs d’été ? Sur les monts environnants, les dernières neiges étaient à laisser leur éclat immaculé rejoindre les ruisseaux, alors sur les rameaux, les bourgeons libérèrent les fleurs. Te souviens-tu de mes pensées que je te traduisais ? Je disais en murmurant que tant de beautés ajoutées aux fragrances nous cachent quelque chose. Oh ! Je me doutais que c’était la vie qui retrouvait son souffle, mais quand on offre trop, c’est que souvent l’on ôte autant. Autour de moi, durant ces jours qui nous faisaient partager leur ivresse, ce n’était que des rondes magiques. Les papillons virevoltaient, les abeilles récoltaient le divin pollen, allant de cœur en cœur. Elles prenaient ici, apportaient ailleurs, contribuant ainsi à créer de nouvelles espèces. Les prés se ponctuaient de taches fleuries pendant que l’herbe poussait dru, ignorant l’homme et sa faux. Puis, ce fut la saison des fruits. Dans les vergers, ils transformaient les arbres en sapin de Noël, avec leurs boules multicolores. Les ramures s’enrichissaient des trilles d’oiseaux, tandis que dans les fourches, de nombreux nids attendaient la couvée.

    Dans les champs préparés depuis l’automne précédent, les récoltes s’annonçaient prometteuses et le soleil prenait du plaisir à blondir les blés. Je devinais que des chants et rires monteraient dans les cours de ferme, en même temps que les sacs se remplissaient d’un grain gonflé de froment. Naturellement, allant flâner du côté du moulin, j’éprouvais comme un bien-être à écouter les meules qui transformaient les produits en une farine de qualité. C’est alors que mes pensées se rendaient vers le four communal, où une fois par semaine, chaque famille irait faire cuire son pain, embaumant le village de son odeur particulière.

    Mais déjà, le faucheur, de son allure déhanchée, s’empressait de rentrer le regain. C’était le moment où les hirondelles se réunissaient pour décider du jour du grand départ. Comme j’enviais leur liberté ! Elles étaient venues avec le printemps, nous avaient pris le meilleur et s’en retournaient, heureuses et enrichies, raconter à leurs amies du sud comme il faisait bon à déguster la vie à plein bec. Puis ce fut autour des palombes de battre le ciel de leurs ailes, faisant des signes d’adieu aux pauvres malheureux destinés à endurer l’hiver. Combien en retrouveront-elles ? Tu vois, mon bel oiseau, ce monde que j’aime tant est cependant bien ingrat. Qui, parmi tous les éléments le composant a une pensée pour ceux qui restent et qui vont souffrir ? Par égoïsme, je t’ai gardé trop longtemps à mes côtés. Ne m’en veux pas, je crains seulement de me morfondre sans tes ramages. Ils scandent les instants de la vie, comme la vieille pendule compte les heures. Mon Dieu qu’en cette saison elles semblent plus traînantes ! Le soleil n’ose plus nous honorer de sa présence. La brume légère s’est transformée en un brouillard tenace. Il sait qu’aucun souffle ne pourra le chasser de la région. Il s’est installé sur les choses et sur les gens, dont il leur fait faire des grimaces, tant les membres sont douloureux.

    Va, mon ami, rejoins les tiens puisque tu connais le chemin. Mais surtout, prends soin de toi et reviens-moi avec les premiers jours. Durant cette saison hivernale, je serai comme la jeune fille qui s’endort, attendant que son prince charmant vienne poser sur ses lèvres le baiser  qui la réveillera.

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