• D’UN MOT À L’AUTRE

     Dis-moi, petit, si tu ne veux pas que tes orteils gèlent, quand tu vas sortir, tu ferais bien de les retirer des braises maintenant, car ils ont horreur des grandes différences de température.

    – Qu’irai-je faire dehors, par ce temps ? On ne reconnaît plus rien, tant la neige a recouvert la campagne !

    – Il y a toujours quelque chose qui nous attend en quelque endroit, mon garçon. Nous ne sommes pas faits comme certains animaux qui s’endorment avant les tourmentes d’hiver pour ne se réveiller qu’avec les premières douceurs du renouveau. Ils sont comme les hirondelles qui nous indiquent que le printemps est en chemin.

    – En fait, père, ne seraient-ils pas des égoïstes, tous ces bestiaux qui s’enterrent pour les uns, tandis que les autres s’envolent vers les pays du soleil, nous laissant languir dans les frimas ?

    – Je ne sais pas s’ils ne songent qu’à eux, c’est pourquoi je n’emploie pas les mêmes mots que toi. J’imagine qu’ils ne le sont pas, puisqu’ils prennent soin de joindre leur famille à leurs décisions en leur enseignant une semblable manière de vivre.

    – Peut-être as-tu raison, je ne te contrarierai pas à ce sujet. Toujours est-il que nous sommes les seuls à nous lamenter des rigueurs hivernales.

    – Je vais te dire le fond de ma pensée, petit. As-tu conscience du mode de vie que tu pratiques ? Que fais-tu tout au long de l’année, sinon travailler afin que les froidures ne te prennent pas au dépourvu ? Et puis, tu as à ta disposition tous les éléments qui te permettent de te prémunir ; pas eux ! On ne peut pas inventer les choses que l’on ignore, dès lors que ton corps lui-même ne sait pas imaginer les habits qui conviennent chaque saison.

    – Je comprends ce que tu veux dire. Nous, pour nous protéger des attaques de toutes sortes, nous avons des tenues différentes, tandis que certaines bêtes ne mettent pas un poil de plus ou une plume supplémentaire. Mais alors, par quel moyen connaissent-ils quel chemin ils doivent prendre pour avoir une chance de survivre ?

    – Oh ! Ce n’est pas sorcier à saisir. Certains, comme c’est le cas des hirondelles, ont, disons-nous à tort, qu’elles ont une cervelle d’oiseau. D’après ce que je vois, je dirai que ce n’est pas la taille qui est importante, mais ce qu’elle contient. Or, chez eux, tout ce qui leur est indispensable y est inscrit. Ce n’est vraiment pas compliqué ; comme ils n’ont besoin de rien inventer, ça fait de la place pour le reste. Ils ont faim ? Qu’à cela ne tienne ; dans les environs, ils trouvent ce qui leur est nécessaire. Pas de labour ni de semailles. Pas de récoltes d’aucune sorte ni d’approvisionnements. Ils picorent ici ou là, c’est suffisant à leur existence.

    – Tu pourrais dire aussi qu’ils ne sont que des pique-assiette, car bien souvent, c’est nous qui leur servons leurs repas avec nos travaux.

    – Il est vrai que l’on pourrait considérer que ce n’est qu’une manière d’abuser du bien d’autrui, mais pas plus que notre façon d’agir lorsque nous cueillons les pommes ou tous les produits dont nos aïeux ont planté les arbres, ou les airelles, et les prunelles que les buissons nous offrent. Tiens, encore un exemple, est-ce toi qui as mis en terre les châtaigniers sous lesquels tu passes des journées à récolter les fruits ? Donc, il est normal que chacun profite des opportunités qui se présentent à lui.

    – Tu as toujours raison. D’ailleurs, en voyant le frère donner du foin aux bêtes, je comprends autre chose. Elles le méritent, d’autant que si elles n’ont rien fait pour que l’herbe pousse, elles ont grandement participé à l’engrangement. À ce point de vue, cela devient du partage.

    – Tiens donc, quand tu veux, tu saisis tout ! Alors pourquoi la plupart du temps, fais-tu celui qui n’entend pas, et que nous devons toujours tout te répéter ? Serait-ce une technique pour gagner du temps, imaginant que l’instant suivant la demande faite, nous allons l’oublier ?

    – Mais non, père, il ne s’agit pas de cela. Je suis souvent dans mes pensées, ces moments dont vous me dites sans cesse que je suis dans la lune. Or, je n’y suis pas ; c’est seulement que je suis à me poser certaines questions, j’observe, j’enregistre, j’apprends, en quelque sorte.

    – Eh bien ! Mon jeune ami, tu ferais bien de réfléchir plus vite, car dans peu de temps, il ne restera que quelques braises dans l’âtre, et que si personne ne rajoute de bois, nous n’aurons plus qu’à trouver refuge dans l’étable où nous serons sûrs d’y trouver un peu de confort.

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    MON BEAU MASQUE

    – Me diras-tu, joli masque, avant que le jour ne vienne nous séparer, dans les bras de qui, j’ai passé la nuit ?

    – Mon ami d’un soir, est-ce la première fois que tu fréquentes l’endroit ?

    – Oui, je suis encore fraîchement débarqué, alors que les flonflons de la fête m’ont mené directement dans l’antre du plaisir.

    – Erreur, cher inconnu ! Ce dancing n’est pas un lieu de perdition, mais l’une de nos plus belles universités. Nous ne franchissons pas les portes pour provoquer nos partenaires, mais pour leur apprendre les secrets d’une nuit réussie, comme l’instituteur enseigne au jeune élève comment il doit sortir vainqueur du labyrinthe des choses de la vie. Sans doute est-ce là un paradoxe gentil cavalier ; mais dans ce qui semble être un tumulte, et un déferlement de musique, le silence il nous faut respecter, car jusqu’à ma voix tu ne devras surprendre. Aucun mot ne doit être prononcé, que je veuille entendre, tout comme le jour nous rendra à notre quotidien, tandis que tu ne sauras à qui je ressemble.

    – Tu es cruelle avec moi, ma danseuse inconnue ! Pour une fois, dans l’intimité de la clameur, ne pourrais-tu pas me révéler quelques indices te concernant ?

    – Non, partenaire, sois seulement heureux de tenir entre tes bras un personnage qui semble être une chimère, comme celles qui parfois hantent tes nuits. N’as-tu jamais entendu parler des mirages ?

    – Oh ! Bien sûr que je sais ce qu’ils sont ! J’en ai vu tellement, dans les moments de ma vie où il faisait sombre ! Je peux même te dire que j’ai marché dans mes songes, comme si je m’étais perdu dans le désert. Rien n’est plus douloureux, comme la musique du sable qui ne cesse de construire les dunes ou lorsqu’il les démonte. C’est l’instant durant lequel tu crois déambuler dans l’infini. Tu es hors du monde, tu ne reconnais plus rien, tu ignores si tu existes ou si tu n’es qu’une illusion. Tu n’oses plus avancer, par crainte de piétiner ton ombre qu’à l’instant tu confonds avec toi-même.

    – Sors de ton désert, et laisse-toi bercer au rythme de la musique. N’aimes-tu donc pas me serrer contre toi, que ton esprit s’envole par delà la mer océane ?

    – Comment, cher masque, ne pourrai-je apprécier ton corps si souple, qui ne cesse de provoquer le mien dans leurs rencontres ? J’ai tant envie de me réfugier pour toujours contre toi, oublier que dehors la réalité nous attend et que nous devrons aller chacun dans une direction opposée.

    – Tu es un grand tourmenté, bel inconnu. Pourquoi ne pas te laisser conduire aux sons des musiques métisses ? Pardonne ma réflexion ; quand tu décides de t’enivrer, cherches-tu par tous les moyens, de savoir d’où vient le flacon et pourquoi ce que tu prends pour du nectar s’y trouve, plutôt qu’un autre ? Tu ignores jusqu’à la main qui a cueilli la grappe, celle qui a tenu le sabre qui coupa la cane, si ton breuvage est du rhum. Tu bois parce que tu aimes l’alcool et ce qu’il produit en toi.

    – Oui, sans doute est-ce exact. Mais vois-tu, dans ces moments que parfois je souhaiterais n’avoir jamais connus, je m’y abandonne pour faire taire les impostures de la vie.

    – Ne t’arrive-t-il pas de faire l’impasse sur la raison qui t’a mené jusqu’à la bouteille ?

    – Si, c’est encore la vérité. Il m’arrive d’imaginer que l’existence n’est faite que de cruautés et de saisons oublieuses, et que je dois m’efforcer de les combattre. Hélas ! Le temps que je consacre à leur faire la guerre, c’est celui où je ne sais plus qui je suis réellement. Ma vie se résume en deux périodes quasiment identiques. L’une représente la lumière, alors que l’autre est les ténèbres.

    – Ne dis plus rien, beau cavalier. Jusqu’à ce moment particulier, tu ignorais que le bonheur peut sourdre au cœur même de la nuit et qu’il pouvait danser sur la musique endiablée, comme la chaloupe sur les flots. Se plaint-elle ? Non, mon ami, car les vagues se succédant lui apportent la preuve qu’il n’existe aucun élément inanimé. En chacun d’eux, il y a quelque chose qui vit, une émotion qui naît, un souffle qui va à la rencontre d’un autre. N’es-tu pas heureux ?

    – Si, je le suis ; mais je ne peux oublier que bientôt je retrouverai ma solitude, faisant que même à la lumière, je serai encore dans l’ombre. Je respirerai quelques heures durant le parfum que tu as déposé sur moi. Je forcerai mon esprit à ne pas négliger les fragrances qui ont fait une aura autour de nous pendant cette nuit que j’aurai désiré qu’elle soit éternelle. Je te demanderai de ne pas retenir que je ne fus pas le meilleur partenaire, étant souvent à contretemps. Mais il était moins important pour moi de suivre le rythme que le plaisir que je ressens à te garder serrée dans mes bras, comme si je m’accrochais à la vie.

    – Mon ami, celle à laquelle tu t’attaches est aussi une chimère. Nul ne peut prétendre l’étreindre ; nous ne faisons que la traverser.

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    Photo de Ronan Liétar glanée sur le net.


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  • – Allant par les chemins depuis que mes pas ont appris à les reconnaître, je n’eus de cesse de chercher en eux ce qui m’attirait. Certes, j’étais curieux. Je voulais tout voir, tout connaître, et j’étais déçu lorsque j’avais le sentiment que l’on me dissimulait quelque chose.

    – Tu sauras toujours assez tôt, me disait-on, sans autres informations.

    Dès lors, je n’avais qu’une hâte ; grandir pour aller découvrir ce que cachaient les lendemains, et que l’on tenait secret chez les adultes. Le temps qui ne se pose pas toutes ces questions passa, et après moult réflexions, et de nombreuses années, je compris qu’il était allé trop vite, sans se soucier si je le suivais ou si j’étais loin derrière lui. À son insu, car ne l’interpellant jamais, je me doutais qu’il m’avait toujours précédé, puisque je voyais les arbres prendre de la hauteur et s’orner d’importantes ramures. Ils faisaient de magnifiques parures aux routes que je fréquentais et je m’amusais à enjamber leurs ombres, que je comparais alors aux gués qui nous permettent de traverser les rivières, sauf que dans le cas présent, c’était de l’existence, à laquelle elles faisaient des digues. C’était les heures heureuses de l’insouciance, qui nous dissimule la vérité sur l’humanité. En chaque fleur, il m’était agréable d’imaginer qu’elle servait de château aux princesses. Je me penchais sur leur beauté afin d’en respirer leur parfum, les flattant sur leurs robes aux couleurs délicates et éclatantes. Je me surpris même à jalouser les abeilles et les papillons, les seuls à être autorisé à visiter leur cœur et leur dire des mots d’amour. Toutefois, je prenais un immense plaisir à caresser le velouté des pétales, et recueillir sur le doigt quelques gouttes de nectar abandonné par un insecte trop pressé de courtiser la voisine.

    Puis vint le temps où je devins moi-même un fervent séducteur. Je ne me contentais plus de les approcher et d’effleurer leurs corolles du regard. Il me plut de les récolter pour les offrir à d’autres fleurs qui s’étaient transformées en de belles jeunes filles. Certes, je ne pouvais plus admirer leur cœur, mais j’avais le pouvoir de les écouter battre la chamade quand les émotions les étreignaient. Sans ne les avoir jamais appris, les mots trouvèrent mes lèvres et je les déposais sur celles qui se tendaient afin que j’y transmette ce qui ressemblait à un roman d’amour. Cependant, au fil des jours je dus admettre que souvent l’histoire s’écrit au pluriel, car je l’avoue, il y en eut plusieurs qui fréquentèrent les chemins empruntés. Il est vrai que j’étais particulier. Je nourrissais de pareils sentiments pour les êtres, les animaux et les choses. Je ne pouvais pas concevoir une journée sans que tous ces éléments se retrouvent séparés. Je les désirais autour de moi, comme une cour auprès du roi, ainsi que les nuages nous racontant le vent qui les pousse en fonction de son humeur, dans un ciel qui s’illumine d’astres brillants et scintillants, selon l’heure du jour ou de la nuit.

    Puis, ma route s’allongea. Étrangement, avec elle, les exaltations s’estompèrent et les couleurs perdirent de leurs éclats. C’est là que je compris qu’entre les yeux et l’esprit, il y a une fracture qui s’approfondit avec le temps. Avec l’âge, les analyses s’affinent ou se divisent. Ce qu’il me plaisait d’imaginer que les zones sombres pussent être des gués ou des traverses particulières m’indiquant d’autres directions, se révéla être des barrières. Selon ce que décidait le soleil du jour, ces obstacles se faisaient plus larges ou plus longs. Les rayons se riaient de moi et s’amusaient avec ma mémoire. Ils semblaient me dire que ma vie fut d’ombre et de lumière. Ils me démontraient que toutes les aurores ne furent pas roses, mais le plus souvent cachées dans des brumes persistantes. Les amis fidèles, je pouvais les retrouver en ces végétaux solides qui rafraîchissaient ma route aux heures chaudes des étés. Les traverses noires faisant mine de me faire des crocs-en-jambe, n’étant que les désillusions qui s’efforçaient d’imiter le revers de la médaille. À mesure que j’avançais, les silhouettes allongées souriaient sur mon passage et se rapprochaient dangereusement, comme si elles désiraient faire du jour des ténèbres perpétuelles.

    Mais les déceptions me connaissaient mal. En effet, sur mon parcours, je me servais de mes faiblesses pour les transformer en victoires, car au fond de moi, il y eut toujours cette rage de vivre, quel que soit l’obstacle qui se présente. Certes, mes forces diminuaient, mais la ruse les remplaçait, confirmant qu’à toute époque de l’existence il existe bien un lien solide entre le vouloir et le pouvoir.

    C’est alors que je décidais de contrer les éléments. Le soleil me montrait mon déclin ? Qu’à cela ne tienne. Pour lui tenir tête et lui prouver sa fragilité, je lui fis comprendre qu’à travers ses jeux de lumière il se divisait, et que mille rayons ne seront pas plus meurtriers que s’ils n’étaient que quelques-uns. Ainsi, continuant mon chemin, j’ai atteint la clairière de la forêt où je connais un automne merveilleux.

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  • – Je veux que tu saches une chose, mon ami. Ne te reproche pas de ne pas savoir lire ni écrire. Je connais ta famille et je suis au courant de ce qu’elle a enduré depuis toutes ces années. Cependant, tu n’es pas le seul à ne pas posséder l’art des lettres. Si cela peut te rassurer, je vais te confier ce que je fais lorsque tu ne me vois pas. Je ne suis pas caché en quelque endroit où que je me repose ; pas plus que je ne fuis ou ne refuse le combat. Je vais de poste en poste, à la rencontre de citoyens qui te ressemblent. J’écris aussi pour eux. Voilà pourquoi tu n’as pas à être gêné quand tu me dictes les tiennes, car tes sentiments sont destinés à conforter les membres de ta famille.

    – À la fin de la guerre, tu devras être doublement décoré, camarade, car tu ne penses qu’à toi, dans cette tourmente. Tu défends ton pays, tu prends soin de nous, les illettrés, et l’on m’a dit également qu’il t’arrivait d’enseigner. Pour toutes ces raisons, sans en avoir le pouvoir, je te dédie quand même la médaille du courage et celle de la bravoure.

    – Je t’en prie, mon ami ; tes intentions me touchent, mais tu sais parfaitement que je suis plus modeste que cela. J’estime que nous n’avons pas à rechercher les félicitations en aucune circonstance. Nous ne sommes que des hommes qui avons un devoir à faire, un combat à continuer, une tâche à remplir et des cœurs à choyer.

    – Tu veux me dire que tu as aussi le temps d’aimer ? Mais où le prends-tu ? Tu n’as même pas celui de t’occuper de toi !

    – Sans doute que l’existence que nous menons depuis des mois empêche tes pensées d’être cohérentes, mon cher ami. Pour comprendre ce qui se passe dans l’esprit des gens, nous devons les observer avant de les imiter en prenant soin de ne pas faire d’erreur. Néanmoins, pour abonder en ton sens, je me souviens ce que disait ma pauvre mère en s’adressant à mon père.

    – Tu n’es pas fatigué de faire cinquante métiers, c’est pourquoi nous avons autant de misères.

    – Mais comment pouvait-il avoir tout ce travail ? Raisonnablement, un homme ne le peut pas !

    – Ce n’étaient que des petites tâches dont il s’acquittait à la sauvette pour rapporter un peu d’argent à la maison. Mais là où mère voyait juste, c’est que l’immense pauvreté qui survint chez nous fut l’instant où la mort vint le surprendre. Il dormait peu et dans de mauvaises conditions. Il s’alimentait quand il ne pouvait plus refuser le morceau de pain qu’on lui présentait. Si nous, nous pouvons imaginer disparaître par la faute d’une balle, lui, c’est l’épuisement qui a eu raison de sa carcasse. Toutefois, sans avoir à lutter pour son pays, il est quand même sorti grandi de cette existence de partage. Il ne pensait pas qu’à nous ; il le faisait de manière identique pour tout le monde. Il était rare que les gens l’appellent par son nom. Quand on venait le chercher à la maison ou sur ses lieux de travail, on demandait le père, comme on le fait des curés.

    – C’était un saint homme, ton parent ! Malheureusement, ils ne sont pas nombreux, comme lui !

    – Détrompe-toi, l’ami. Il y en existe plus que tu ne l’imagines. Seulement, ils œuvrent dans l’ombre, avec comme arme, leur modestie et leur courage. C’est peut-être le lien qui nous unit, car comme eux, nous luttons pour que chacun retrouve enfin un peu de bien-être.

    – Oui, je crois que tu as raison. Hier, j’ai vu mon équipier partir vers sa dernière demeure, et j’ai eu honte.

    – Pourquoi dis-tu cela ? Tu as des reproches à te faire ? Tu aurais préféré que ce soit toi que le destin désigne pour être la prochaine ?

    – Non, mon dieu, il ne s’agit pas de cela, et surtout que son âme ne m’en tienne pas rigueur ? Dans ces cas-là, on devient égoïste, il me semble. Nous pleurons le frère en même temps que nous remercions le ciel de nous avoir épargnés.

    – C’est la raison pour laquelle tu t’es senti responsable, ou coupable de ne l’avoir pas protégé ?

    – Pas du tout, ce n’est pas cela. J’ai versé des larmes surtout parce que nous l’avons porté en terre en cachette. Si je ne survis pas, personne ne saura la grandeur d’âme de mon pauvre ami. Nul n’imaginera la bonté de son cœur, et la rage qui dévastait ses tripes quand il prétendait vouloir libérer son pays. Tu comprends pourquoi je nous compare à ces gens dont tu disais qu’ils œuvrent dans la discrétion.

    – Oui, c’est très ressemblant, en effet. Nous sommes un peu comme le soleil. Parfois, il se montre à nous, alors qu’il lui arrive d’être absent de longues journées. Cependant, il est là, derrière les nuages, cherchant à nous dire que même s’il est retiré, il nous envoie des signes d’espoir.

    – Camarade, pardonne-moi de te faire perdre ton temps, alors qu’en quelque endroit on doit t’attendre avec impatience. Reportons ce courrier. En fait, je n’avais rien de particulier à dire, sinon qu’il ne se passe pas un jour sans que je pense à eux.

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  • – Tu vois, Alphonse, ce que je n’aime pas en toi, c’est ta façon de nous faire croire que durant toute ta vie, tout fut plus beau que chez les autres.

    – À mon avis, André, je ne comprends pas pourquoi tu te vexes. Je ne dis pas que chez moi tout était supérieur en tout, par rapport aux voisins. Mais il y avait quand même quelques différences, non ?

    – Je te le concède, qu’il y en avait, mais de là à nous rabaisser, il y a un pas que jamais je ne t’ai autorisé à franchir. Dans les campagnes, il est quelque chose que nous ne pouvons pas nier. C’est l’égalité. Nous sommes tous les mêmes gens.

    – Je ne te dis pas le contraire. Néanmoins, reconnais que ma ferme était quand même plus grande que la tienne !

    – Tu nous l’as assez fait comprendre, qu’elle était immense. Quant à la mienne, je vais te le confier ; elle avait la bonne étendue, puisqu’elle permit à ma famille de vivre, ainsi que nos parents. La terre, chez toi, n’était pas meilleure que la nôtre, car nous étions sur la même. La différence ne vient que de la surface.

    – C’est exact, chez moi, quand je faisais cent quintaux, tu n’en faisais tout juste que la moitié, et encore, les années sans grêle ! Dès l’instant où tu as une centaine de bêtes, le rapport n’est pas celui d’un cheptel d’une trentaine. Tu dois bien le comprendre.

    – Mais mon cher, bien sûr que je l’admets ! Comment pourrait-il en être autrement, alors que la réalité nous crève les yeux ? Toutefois, je te rappelle qu’une année, au comice agricole, j’ai été primé pour plusieurs de mes vaches et brebis !

    – Je me souviens parfaitement. Je revois aussi le député te remettant le trophée du meilleur éleveur. Par contre, tu ne peux pas dire que je ne t’ai pas applaudi. C’est moi qui ai entraîné les copains à en faire de même.

    – Tiens, tu me fais rire, Alphonse. Si tu as cela encore en ta mémoire, c’est que tu fus bien fâché ; je me trompe ?

    – Ah ! Je ne parlerai pas de déception. Non, certainement pas. Mais pendant longtemps, j’ai pensé que le député a tout fait pour corrompre le jury, car tu étais du même bord que lui. Si je me souviens bien, tu avais également fait campagne pour lui ?

    – Oui, c’est vrai. Cependant, cette année là, j’ai aussi perdu beaucoup d’argent. Une tournée électorale, ça se paye. Il faut arroser tout le monde, faire des concessions, approuver des projets que l’on sait être farfelus, mais nous devons fermer les yeux. Bref, je peux bien te le dire aujourd’hui, je regrette d’avoir mis la main dans cette galère, car elle a pris mon bras et tout le reste. Sans compter toutes les jalousies qui ont suivi ! Tu vois, l’ami, je n’aurai jamais cru que l’on puisse envier les autres ni leur reprocher d’avoir des pensées personnelles. Je vais même t’expliquer ce dont j’imaginais en les contemplant des heures durant, à moins que tu aies une petite idée.

    – Comment le saurai-je, André ? Tu as toujours été différent de nous.

    – Je vais très certainement te surprendre ; mais je me disais que ce ne serait pas une bonne chose, que les hommes leur ressemblent.

    – Là, mon vieux, pour le coup, je ne te comprends pas, en effet. Je ne vois pas le rapport entre les troupeaux et nous.

    – C’est pourtant tout simple. Je ne souhaitais pas que nous devenions comme elles, toutes semblables, sans idées personnelles, mangeant aux mêmes râteliers, et avoir de pareilles attentes. Je trouvais intéressant que nous pussions avoir des caractères différents, de sorte que les avis des uns pourraient enrichir les autres. Regarde ce qui se passe dans la nature. On croirait que tout se ressemble, alors qu’il y a des centaines d’espèces qui voisinent et qui finissent portant par former de nouvelles variétés !

    – Toi, mon ami, je vais te dire le fond de ma pensée. Ce n’est pas paysan que tu aurais dû faire, mais au minimum, régent ; enfin, je veux dire, instituteur, car c’est ainsi qu’on les nomme de nos jours. Tout à l’heure, tu me reprochais de voir les choses en grand. Arrête-moi si je me trompe, mais toi, ce n’est pas en surdimensionnées, que tu les fabriques, puisque tu vas les chercher sur une autre planète !

    – C’est la première fois que tu acceptes des mesures inférieures aux miennes, Alphonse. Jusqu’à présent, tous les poissons pêchés par mes soins étaient plus petits que tiens !

    – Tu sais à quoi je pense, André ?

    Non, et je n’ai pas envie de me casser les méninges pour le deviner. Alors, si tu tiens à porter à ma connaissance de nouvelles galéjades, ne tarde plus. L’heure tourne et je me demandais si nous ne pourrions pas dépoussiérer nos gosiers. Avec toutes ces paroles, le mien est particulièrement sec.

    – Je voulais te dire qu’il me semble que tu as la rancune sévère, l’ami. On croit que tu oublies, mais en réalité, tu remets toujours une bûche sur le feu, pour l’entretenir. Par contre, nous sommes d’accord sur une chose. Puisque tu m’offres un verre de ta vendange, je ne le refuserai pas. Toutefois, cette année le mien a un goût plus fruité que le tien, me semble-t-il.

    – Prononce encore un mot Alphonse, et je te promets que je bois ma piquette sans toi !

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