• RÉFLEXIONS AU FIL DE L’ONDE

    RÉFLEXIONS AU FIL DE L’ONDE– Mon ami, n’es-tu pas las de contempler chaque jour quelque chose qui nous échappe, alors que nous sommes étroitement liés à notre environnement, sans n’avoir jamais pu en démêler l’écheveau ?

    – Je te laisse la paternité de tes propos, mon cher, car si tu te penchais davantage sur la réalité, tu comprendrais que la nature nous offre sans cesse des couleurs nouvelles. Elle va au loin, pour nous être agréable, chercher des parfums qu’elle confie aux alizés, afin qu’ils les déposent sur le seuil de nos demeures. Il te semble ne rien découvrir, puisque tes yeux ne portent que sur l’horizon, alors que la vie est là, à nos pieds. Regarde le fleuve et dis-moi qu’il n’est pas merveilleux, et que tu n’as pas envie de sauter dans ta pirogue pour en épouser l’onde, et te laisser aller au grès des flots.

    – Certes, il est un chemin extraordinaire qui nous permet de nous déplacer, mais en lui, il est vrai que je ne vois que son côté pratique. Nous naviguons sur lui comme il nous plaît, et nous y pêchons de quoi nous sustenter. Cependant en cela, il n’est pas différent des arbres fruitiers, des gibiers qui naïvement tombent dans nos pièges, tandis que nos terres ne produisent que si nous les cultivons.

    – Je crois que tu oublies que si ton jardin est généreux, c’est que plusieurs fois dans l’année, les crues déposent à sa surface des oligo-éléments qu’elles ont prélevés en amont. Tes mains ni ta volonté n’y suffiraient sans leurs aides précieuses. C’est une part de la mémoire de la forêt que le fleuve arrache aux berges qui la bordent qu’il t’offre, afin que ton esprit ne soit jamais éloigné d’elle. C’est ta demeure, ta protection, la première raison que tu as de vivre en harmonie avec le reste du monde.

    – Donc, en cela tu reconnais que la rivière n’est pas l’élément principal de notre existence !

    – Je ne prétends pas cela. Toutefois, tu sembles ne pas te souvenir que l’eau soit le premier don du ciel qui nous apporta la vie. Sans elle, rien ni personne ne serait là pour témoigner. Notre histoire aux uns et aux autres ne doit son existence que grâce à une petite chose. Songe que les secrets de notre monde tinrent dans une seule goutte ! Des millénaires après, nous lui sommes toujours redevables de ce que nous sommes, mais aussi de tout ce qu’elle permit à la surface de notre planète. Tu vois, nous adorons certaines divinités, dont nous ne savons finalement pas grand-chose, alors que nos regards n’effleurent qu’à peine, celle sans qui nous ne serions pas là à deviser.

    – Tu me dis qu’elle est génératrice de vie ; je ne le conteste pas. Cependant, trop souvent elle nous inflige de nombreux chagrins. Je ne peux pas oublier tous ceux qu’elle engloutit et dont nous ne retrouvons pas les corps. Parfois, je me demande si elle n’imite pas certains primitifs qui offraient à leurs Dieux des sacrifices humains pour se faire pardonner leurs erreurs ou réclamer quelques faveurs.

    – Je suis bien le sens de tes pensées, mon ami, et je les respecte. Toutefois, si nous nous permettions d’analyser les faits, nous comprendrions vite que la rivière n’est pas la seule fautive. Par nature, il me semble que les gens sont des éternels imprudents. Ils ne mesurent pas les dangers à leur juste valeur ; à moins qu’ils se croient les plus forts pour ignorer que l’on ne peut impunément provoquer la nature. Elle sera toujours plus puissante que nous. Elle donne naissance, ou reprend les choses quand elle le désire. Nous devrions l’écouter plus souvent, la servir plutôt que de l’endommager, la remercier au lieu de la trahir. Mais en cela, comme en tant d’occasions, nous préférons fermer les yeux et n’en faire qu’à notre tête.

    – Mon cher ami, je ne voudrais pas te contredire, car tes paroles ne sont pas dénuées de bon sens. Toutefois, quand tu évoques les dangers qu’il te semble que nos semblables méprisent, les jours se lèvent et se couchent sur eux. Chaque instant est un problème à surmonter, un obstacle à contourner, ou une posture à inventer si nous désirons continuer à écrire notre histoire. Tu me parles avec toute la foi qui t’habite, du fleuve et de ses bienfaits. Mais alors, que pouvons-nous dire du ciel qui du matin au soir nous offre des couleurs qu’il nous est si difficile de reproduire, car elles sont changeantes, selon que le vent souffle de l’Est ou du Sud ?

    – Je ne l’ignore pas. Et sais-tu ? Pour que nous ne l’oubliions pas, le cours d’eau lui prête sa surface comme s’il s’agissait d’un miroir pour le rendre plus accessible. Tandis que les nuages fuient d’un côté, la rivière, elle, s’emploie à transporter le firmament d’un autre, afin que tous les hommes puissent se réjouir du spectacle qui n’a pas son pareil sur Terre.

    – En fait, je comprends une chose. Nous parlons de semblables événements, mais nous n’utilisons pas les mêmes mots. Toi tu adores, moi j’aime, et je ne vois pas où se trouve la différence.

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