• RENDEZ-NOUS LA VIE

    — Je ne pus m’empêcher de sourire, lorsque je vis au centre du village des enfants buvant à même le robinet comme on se désaltère à la source de la vie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ; une nouvelle source de vie qui s’écoule non pas au pied d’un mont, mais d’un tuyau venu d’on ne sait où.

    Je me doute que pour beaucoup de gens cela puisse paraître une banalité, habitués que nous sommes au confort depuis bien longtemps, quand nous ne sommes pas tout simplement nés au beau milieu. Mais ici, dans un milieu où la nature est omniprésente, cela s’apparente à une incongruité.  

    Prenons les choses à leur commencement. Depuis quatre siècles, nos communautés font mine de marcher côte à côte sur le chemin de l’existence. Il aurait été normal que les nouveaux venus observent et apprennent des peuples premiers les rudiments de la vie dont ils semblaient être les fidèles héritiers et les garants de sa survie. Ils transmettaient la Terre dans l’état où ils l’avaient reçue des mains des anciens et ils ne doutèrent jamais qu’il pouvait en être autrement. Si l’on désire que notre cheval aille plus vite, on ne lui casse pas une patte, non plus qu’il prenne l’envie subite à quelqu’un de planter un bananier les racines en l’air ? Ne se comprenant pas, les gens venus du nord vécurent à la périphérie de ceux qui détenaient les secrets de la nature, mais ne songèrent jamais à produire l’effort nécessaire pour se rapprocher davantage. Finalement, ce sont eux, les derniers venus qui imposèrent de nouvelles pratiques et un système d’éducation qui n’avaient rien à voir avec ceux mis en place depuis la nuit des temps, qui eurent pour effet de faire se replier un peu plus sur eux-mêmes, les peuples de la forêt.

    Des siècles, pensais-je pour en arriver à ce robinet auquel on peut se désaltérer sans risque d’être victime des maladies graves. Vous avez bien raison d’apprécier, avais-je envie de crier à ces enfants qui s’émerveillaient d’un tel avancement !   Mais le phénomène n’est pas né d’une longue et fructueuse concertation entre les uns et l’autre. Non, l’avancée, ils la devaient aux orpailleurs clandestins qui polluent les fleuves, les rivières et les criques en y déversant leur mercure qui empoisonne l’existence. Pourtant nul n’ignore qu’un jour il n’y aura plus d’or, alors que les substances nocives, elles, demeureront piégées pendant des décennies, rendant l’eau impropre et contaminant le poisson qui est l’aliment de base des Amérindiens.

    Chers enfants, régalez-vous au filet de cette eau pleine de lumière et d’espérance et surtout qu’elle vous donne la force pour défendre votre bien le plus précieux, la vie. En m’approchant, j’ai soudain envie de leur demander ce qu’il reste de leurs coutumes, pressées par nos sociétés modernes qui poussent les hommes de la nature dans leurs derniers retranchements. Si cela n’était pas aussi triste, presque nous pourrions en rire. Figurez-vous qu’aujourd’hui, des individus étrangers à leurs traditions tentent de leur enseigner un mode d’existence différent !

    J’oserais presque dire que l’art de vivre est vôtre depuis le commencement du jour. Il est inconcevable que nous fassions toujours l’impasse sur les problèmes en essayant de les contourner plutôt que de les régler à leurs racines !

    La pollution !

    Voilà la source de maux nouveaux qui déstabilisent les peuples, alors que vous ignoriez que ce mot puisse paraître à chaque page de tous les manuels. Ironie du sort ! Vous qui faisiez de l’écologie sans savoir qu’elle put prendre d’autres formes, nous découvrons soudain que vous en êtes les premières victimes ! C’est quand même un comble, ne pensez-vous pas ?

    On voudrait vous priver de la forêt alors que vous en êtes les plus proches parents ! Vous qui respectiez mieux que quiconque la nature, on fait tout pour vous la confisquer ! Vous qui deviniez ce qui était le meilleur pour vous, on cherche à vous imposer un étrange mode d’existence !   Pardon, je fais une erreur. Vous réclamiez bien quelque chose, mais on ne vous a jamais écouté. Durant des siècles, vous nous avez suppliés de vous laisser vivre comme vos ancêtres et les leurs avant eux.

    Vous ne demandiez rien, excepté la sagesse qui guide le pas de la vie comme la mère tient la main de son enfant. Cette existence, on pensait qu’elle avait été créée pour vous, à votre image ; belle, grande et aussi discrète.

    Nous pourrions méditer ces réflexions que vous nous adressez avec des larmes dans les yeux et que nous feignons de ne pas comprendre, peuples éternellement insatisfaits d’autres contrées à qui il manque toujours des lettres pour construire le mot bonheur.   Aujourd’hui, lassés de vivre entre deux mondes dans lesquels ils ne se reconnaissent plus, beaucoup de vos frères choisissent de mettre un terme à leurs souffrances.

    En pensant à eux, je mêle ma voix à la vôtre pour demander à ces messieurs les décideurs que la seule façon de sauver les premiers habitants de la forêt est sans doute de les oublier.

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

    Photo glanée sur le net 


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