• SOLITUDE AU SOMMET

    — De nombreux poètes ont déclamé la grandeur des montagnes. Cependant, combien ont-ils écouté avec attention leurs gémissements dans la solitude des hauteurs ? Cela peut paraître étonnant, mais les sommets eux-mêmes se lassent d’être si près des cieux sans pour autant deviner les secrets qu’ils renferment. Pourtant, l’événement que personne n’attendait plus survint enfin ; un matin apportant à sa suite un souffle tiède caressa leurs flancs faisant fondre une neige accrochée depuis des mois.

    Les montagnes s’ennuyaient !

    Durant des années elles s’étaient imaginé qu’elles avaient une certaine importance aux yeux des hommes qui lorgnaient de leur côté avec envie. Mais elles durent se rendre à l’évidence. Les paroles et les promesses qu’ils prononçaient en gravissant leurs pentes en quête de gloire jamais assouvie ne s’adressaient jamais à elles-mêmes. Ils forcent le destin en escaladant l’impossible, cherchent des voies jamais empruntées et l’exploit accomplit, ils s’en retournent sans considération particulière pour celles qui flirtent avec les esprits, abandonnant même derrière eux les reliefs de choses devenues inutiles et polluantes. Ils ne venaient que pour satisfaire leur ego ! Écoutant la plus haute montagne dans le matin tiède du renouveau, on pouvait l’entendre se lamenter.

    — Ils me tournent le dos. Je reste là, seule, avec pour compagnie mon pauvre pic chauve hors du temps, et où la vie jamais ne se pose. À cause de l’usure provoquée par les siècles qui se frottent aux parois abruptes, les roches éclatent et laissent rouler au long des pentes les lambeaux de ma surface, telles des larmes trop souvent contenues. L’herbe s’arrête toujours loin du sommet. Elle tient à rappeler qu’après elle c’est l’univers désolé des brumes qui cachent la misère afin que nul ne la devine.

    Dans la discrétion totale, les vents utilisent les monts pour affûter leurs aiguilles qui plus tard transperceront bêtes et gens. À mi-pente, les mélèzes et les sapins font une dernière ceinture verte, comme pour me signifier qu’au-delà est un autre monde qui ne lui appartient pas et où elle ne désire absolument pas semer la moindre pousse colorée. Plus bas encore, sous les hêtres, les myrtilles s’épanouissent et tapissent la montagne. À la belle saison, les petits et les grands accourront avec des peignes spéciaux, pour récolter les fruits odorants. Ils garniront les tartes gourmandes et rempliront les pots de confitures sagement rangés sur les étagères, hors de la portée des mains des enfants fins gourmets.

    Entre la vallée et les hauts sommets, les jours s’en donnent à cœur joie et s’amusent à déposer des couleurs qui bien vite se transformeront en senteurs que les brises emporteront et disperseront dans les cœurs des hommes. La montagne se réveille toujours avec une saison de retard sur le reste du monde, mais quand l’heure du bonheur sonne, tous les bourgeons des rameaux s’ouvrent dans un même matin. La vie rattrape le temps perdu. Les oiseaux que l’on croyait disparus sont de retour, la bruyère s’accroche de plus belle le long des sentiers, installant des myriades de petites fleurs odorantes dont les abeilles besogneuses s’empressent de remplir les ruches. La fête va crescendo et tout ce qui vit exulte et se dépêche de le faire savoir.

    Par les chemins muletiers, les bûcherons investissent les coupes de printemps tandis que les clochettes des troupeaux partant pour la transhumance résonnent d’un mont à l’autre. Les cimes n’entendront que de faibles échos de cette vie rayonnante alors que les derniers torrents finiront de se libérer des glaces hivernales invitant la truite à remonter toujours plus haut. Mais une fois de plus, le doux chant des cascades dévalant les pentes laissera les sommets dans l’ignorance de l’existence naissante qui affole le monde. Dans l’intimité de la forêt, les bouleaux après un ultime effort font céder leur écorce argentée pour installer le cerne de la saison nouvelle.

    Un jour, comme pour mettre un terme à la débauche de bonne humeur dont semble atteinte la vallée, la montagne s’enveloppe d’une brume plus épaisse et plus fraîche. Les sorbiers ponctuent leurs rameaux de fruits rouges pour signifier que la fête est bientôt terminée. Les bêtes regagnent les étables, les oiseaux s’enfuient vers d’autres horizons et doucement la neige prend position sur les cimes qui jamais n’ont été invitées à aucune réjouissance de la nature. Tristement, ils laissent le manteau blanc recouvrir leurs espérances et durant de longs mois, ils retrouvent leur solitude, isolés des tourments des hommes et du ciel.

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