• SONGE D’UNE NUIT AGITÉE

    SONGE D’UNE NUIT AGITÉE– Cette nuit, mon ange, j’ai fait un rêve étrange. Oh ! Je t’entends me dire qu’ils le sont tous et que c’est pour cette raison, alors que le jour frappe à la fenêtre, ils en profitent pour disparaître. C’est vrai, pour la plupart, tels ceux qui nous conduisent vers des pays jusque là inconnus et dont le nom n’est inscrit en aucun endroit. Les gens y demeurent dans l’ombre, les arbres ne bruissent pas, les rues sont souvent vides. Quand on s’approche des maisons, on ne surprend personne à échanger la moindre parole, ni de rires, pas plus que le babillage des enfants. Dans le ciel, aucun oiseau ne trace d’arabesque, et sous la forêt il ne s’y passe jamais rien.

    Celui que je fis en ton absence est différent, et à la limite de la réalité. Nous étions en une région particulière. La campagne était tapissée de mousse délicate, dans laquelle tes pas prenaient la forme de cœurs. Dans chacun d’eux, des lettres formaient des mots d’amour. Je ne pouvais me tromper de personnage. Tu ne ressembles à personne, et ceux qui désirent t’imiter ne réussissent à faire que de pâles copies. Tu sais, je les vois tourner autour de toi ; elles cherchent à te dérober ton aura, veulent y pénétrer pour s’imprégner de la moindre parcelle de ton image. Mais elles ignorent que l’on n’envie pas impunément le destin des autres. Nous avons chacun le nôtre ; essayer de le modifier a pour effet de nous transformer en orphelins du temps. Mieux que personne, tu sais adapter ce dernier à ton individualité. Tu le traverses avec une légèreté dont on ne connaît pas qui t’en a revêtue. Dans l’espace, tu n’y marches pas comme le commun des mortels. Sans ne jamais faire aucun effort, tu voles au-dessus des choses. Tu effleures la lumière qui en profite pour ajouter quelques paillettes afin de te rendre plus éclatante. Oui, voilà l’une des différences d’avec les demoiselles que l’on croise dans les villes. Quand l’amour t’habille de sa tendresse, tu te transformes en une étoile merveilleuse qui brille même en plein jour, tandis que les autres ne reçoivent que de la poussière d’astres douteux, éteints depuis des millénaires. D’or et de diamants, tes yeux sont habités, de sorte que lorsque je plonge les miens dans les tiens, j’ai le sentiment de voguer dans la plus grande mer océane que le créateur n’a jamais imaginée.

    Mes songes nocturnes nous avaient accueillis, en un milieu enluminé de fleurs de toutes variétés. Tandis que je te priais de t’allonger sur ce tapis, j’ai remarqué que sur leurs hampes hautes perchées, certaines s’exclamaient devant tant de beauté. De jalousie, je n’ai pas ressenti. De l’émerveillement, oui. J’en surpris quelques-unes se rapprocher de leurs voisines, et calices contre corolle, s’échanger des mots et des sourires. Elles venaient de te reconnaître pour l’une des leurs, peut-être même pour leur princesse. Quelle fierté j’ai éprouvée à cette pensée que tu fus la plus radieuse d’entre toutes ! C’est alors que je me fis bourdon pour t’honorer, et le ciel est témoin, que de ma vie, jamais, je n’avais dégusté une aussi bonne gelée royale. Comme les abeilles butineuses, je ne me rassasiais pas du miel que généreusement tu m’offrais.

    C’est alors que l’idée me vint de ne plus jamais te quitter. J’inspectais les environs à la recherche d’un tronc creux pour y construire notre nid. Depuis ma nouvelle demeure, j’aurai ainsi toujours un œil sur ma petite fleur pétillante sous les caresses du soleil que je devine jaloux. Il a beau se croire le maître du ciel, déployer mille rayons pour séduire autant de cœurs, il n’aura jamais ce que tu m’as offert, je veux dire les secrets de ton âme. C’est comme si tu m’avais permis de feuilleter les saisons que tu as traversées, sans rien oublier des merveilleux moments. Dans tes souvenirs, j’ai trouvé ceux de quelques-uns de mes congénères, des écailles de papillons venus s’abreuver et se restaurer avant le grand voyage, mais des résidantes des ruches alignées à l’orée du bois, je n’ai rien découvert. Je crois qu’au contraire de moi, elles ne déposent pas un peu de tendresse avant de te voler le meilleur. Sont-elles idiotes à ce point de prendre sans rien donner ? Je comprends maintenant pourquoi tu sembles si triste, les pétales tournés vers le sol, comme si tu cherchais à laisser choir quelques vieilles traces inutiles, car sans signature.

    Oh ! Ma chère petite fleur, je voudrais être un alchimiste pour faire en sorte que jamais tu ne disparaisses, et que la saison oublieuse qui rend le monde léthargique nous voit enlacés caché dans notre nid d’amour. À l’abri des intempéries, je te raconterai la vie, tandis que tu dégusteras le nectar que j’aurais mis de côté à ton intention, afin que chaque matin nous trouve heureux comme au premier jour.

    – Soudain, un bras vigoureux me secoue, et une voix en colère me demande si je pense rester rêver encore longtemps. Le jour était rentré jusqu’au fond de la maison. J’eus beau regarder en tous sens, je ne t’y vis point. On venait de me ravir ma fleur. De mauvais cœur, j’abandonnais mes songes pour prendre ma hache et me diriger vers la forêt, où m’attendaient mes travaux.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     


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