• SOUDAIN, LE DOUTE

    – Que celui qui n’a jamais douté, les yeux fixés sur sa page sans pouvoir y tracer le moindre mot, me jette le premier crayon. Oui, mes amis, c’est ainsi que le jour comptant ses derniers instants me trouve, comme il y a fort longtemps lorsque j’étais écolier, la plume se desséchant au bout des doigts, le regard perdu à travers la fenêtre de la classe, qui à cet instant, n’existait plus ; le monde aurait pu s’effondrer, que rien ne sortait de mon esprit endormi.

    Certes, depuis, le clavier a remplacé le porte-plume, la page du cahier est collée  sur l’écran, et je ne risque plus d’y faire des taches, à l’époque, pompeusement désignés sous l’appellation, pas toujours contrôlée, de pâtés d’encre. Cependant, les outils modernes n’excluent pas les fautes, car ils ne sont que des matériels sous les ordres de celui qui tente d’écrire quelque chose destiné à divertir les lecteurs. Alors, j’en suis à me demander de quels sujets je ne vous ai pas encore entretenu. Parfois, j’ai l’impression qu’à force de visiter les choses de la vie, je dois vous ennuyer. Par exemple, il est vrai que je ne puis parler de la nature sans y joindre tout ce qui l’anime. Si j’aborde les questions de l’agriculture, inévitablement, ses servants ne sont jamais loin. Oh ! Je ne nomme pas  ceux d’aujourd’hui qui, bien que méritants, n’offrent plus à l’apprenti écrivain que je suis les mots que leurs prédécesseurs faisaient naître en mon esprit. Ils aimaient avec la passion, la terre, les bêtes et leurs conjointes ou leurs époux. Parfois, en ville, on se moquait d’eux, soulignant qu’ils ne savaient pas grand-chose, toujours au derrière des vaches ; mais ceux qui le prétendaient commettaient de graves erreurs. En effet, ils donnaient sans doute l’impression de ne rien connaître, car ils disaient peu. En revanche, ils pensaient beaucoup, devinaient tout, et surtout, possédaient un regard auquel rien échappait.

    Il m’arrive aussi de parler de nos anciens, car sans eux, nous ne serions pas là à échanger nos idées. Chez eux, il est vrai, on ne trouvait  pas de nombreux ouvrages des grands auteurs de notre pays. Il est certain que pour détenir des livres, encore faut-il savoir interpréter les mots qui vont d’une ligne à l’autre. Certains ignoraient tout de la lecture, d’autres ne s’en souvenaient plus, puisque comme je l’étais,  ils étaient distraits. Eux aussi regardaient plus par la fenêtre que dans les cahiers, qui n’étaient pas que tachés d’encre, mais également de graisse débordant des gamelles mal fermées. N’oublions pas qu’en ce temps-là, l’élève devait marcher longtemps avant d’arriver à l’école, et que le repas du midi se prenait, et parfois se partageait autour du poêle.

    Souvent, je vous entretiens de notre petit coin de forêt. Comment ne pas en parler, alors qu’elle est omniprésente ? Elle nous écrase presque par la taille de ses hauts « pieds bois ». Je l’observe chaque jour, et j’en ai déduit depuis toujours qu’elle n’attend de moi qu’une seule posture ; que je lui tourne enfin le dos, pour que sans tarder elle reprenne sa place. Mais, évoquant la nature, on ne peut faire l’impasse sur ses hôtes, et particulièrement les oiseaux. Chaque matin, ils me surprennent et me charment par leurs chants. Ils sont espiègles, guettent tous vos gestes et vos allées et venues. Sans pour autant les conditionner, ils savent les heures pendant lesquelles je leur distribue quelques friandises. Dans ces moments-là, ils ne sont plus des oiseaux ou d’autres animaux. Ils deviennent des enfants qui se disputent des bonbons, enveloppés de papiers aux couleurs chatoyantes.

    Puisque nous sommes dans la forêt, regardons un instant le manège des agoutis qui, prétendent certains, n’ont pas beaucoup de mémoire quand il s’agit de retrouver des graines enfouies par leurs soins, un jour de grand festin. Par contre, elle ne leur fait pas défaut au moment où ils se doutent que les mangues sont à maturité, et ils sont au pied de l’arbre à l’instant où le fruit choit.

    Et puis, comment ne pas évoquer le lever du jour ? D’abord, observant l’horizon, je suis heureux d’accueillir celui qui se prépare, car en mon esprit, c’est un de plus que je vais traverser, après avoir vaincu les ténèbres. Oui, je comprends que cela puisse vous interpeller, comme on dit de nos jours, mais sans réellement les compter, je suis cependant émerveillé de voir les couleurs de celui qui cherche à nous surprendre. Parfois, il passe par toutes les nuances de la palette avant de décider de l’habit qu’il revêtira. Alors, c’est un véritable bonheur à l’instant où le soleil tranche pour lui, le trouvant trop hésitant.

    Voilà, mes amis, sans doute aurez-vous l’impression que j’ai parlé pour ne rien dire. Mais ces choses sans réelles importances pour certains,  pour moi, sont essentielles et indispensables à la vie que j’ai choisie. Oui, au nom de la passion, j’ai besoin de tous ces instants qui font l’existence et qu’il me plaît de partager avec vous.

    Amazone. Solitude. Copyright N° 00061340-1

     

     

        


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