• TROIS ÂMES POUR UNE LÉGENDE 1/4

    — L’histoire que je vous propose peut vous paraître invraisemblable, cependant...

    Comme tous les contes, elle vit le jour il y a bien longtemps, en un lieu isolé où bien peu de personnes aiment à y passer la nuit, même si les carbets mis à la disposition d’éventuels visiteurs sont confortables. La tragédie, plutôt qu’une légende douloureuse qui se déroula en ce lieu maudit, fut la suite logique d’une aventure qui était vouée à l’échec à l’instant précis où elle avait pris naissance dans l’esprit de gens qui n’avaient jamais quitté le royaume de France.

    À l’époque, nombreuses étaient les colonies. Dans la plupart, aux dires des marchands, tout n’allait pas si mal. Cependant, celle de la Guyane ne parvenait toujours pas à être réellement bénéficiaire. Il est vrai que le climat y était malsain, disait-on pour justifier le peu de rentabilité des productions agricoles. Il n’y avait pas que les végétaux à souffrir, les hommes savaient leur espérance d’existence courte à cause des multiples maladies qui se développaient due aux insectes ou à l’humidité permanente qui régnait dans la forêt.  

    Longtemps après la dernière expédition qui avait coûté la vie à plus de trois mille personnes, en tous lieux du territoire le souvenir était toujours aussi présent, comme s’il mettait la mémoire des gens à vif afin que la douleur ne la quitte jamais. Des quelques survivants, certains avaient réussi à s’installer sur des collines, pompeusement appelées montagnes. Elles avaient l’avantage d’être plus saines que les rives des marécages, en permettant aux alizés d’y souffler dès l’aube, une fois qu’elles étaient déboisées.  

    Le lieu-dit où notre légende est née se nommait « les trois collines ». Il avait été mis partiellement en valeur, avant d’être abandonné par ceux qui avaient osé défier la nature. À leur disparition, personne n’avait eu le courage ni l’audace de prendre la relève. La végétation avait retrouvé ses droits et elle y fut abondante comme elle sait le faire lorsqu’elle installe une forêt secondaire, presque impénétrable jusqu’à ce que les plus grands arbres dictent leur loi et asphyxient les autres prétendants. S’enfonçant sous les bois, on trouvait parfois quelques vestiges que la nature n’avait pas encore digérés, mais dont les racines enlaçaient fortement ce qui demeurait des ruines, comme si elle désirait, à sa manière, effacer le passé. À première vue, il ne semblait pas nécessaire qu’elles serrent aussi jalousement ce qui restait du courage de quelques hommes, car de toute évidence, personne ne songea à les voler. Il n’est que dans les sociétés parfaitement établies que l’on se risque à s’installer sur la misère des autres. Pas ici, sur cette terre que l’on nommait déjà l’enfer vert, ainsi que le mouroir des blancs aventuriers !  

    La tranquillité retrouvée, les animaux de toutes sortes étaient revenus reconquérir sur cette concession et chacun avait créé son territoire avec la hargne qui caractérise la faune lorsqu’il s’agit de défendre sa propriété. L’autorité coloniale avait bien essayé d’installer d’autres gens, mais quand ces derniers avaient pris connaissance des drames qui s’y étaient déroulés, ils s’empressaient de se faire attribuer des parcelles loin de celle fréquentée par les maléfices

    .  

    Quelques personnes avaient côtoyé la famille qui avait commencé à mettre le terrain en valeur. Comme toujours dans ces cas-là, on devait certainement rapporter plus que l’on en savait. Qu’importe, les murmures de toutes sortes. Longtemps après, si l’on saluait encore le courage de ces gens, toutefois, on prenait soin de faire un large détour par les layons afin d’éviter de marcher en un endroit que le mauvais esprit n’avait sans doute pas abandonné dès ses méfaits accomplis.  

    La famille comptait cinq membres. Le père, dont on pensait qu’il était un homme hors du commun, têtu et bourru, ressemblant à ces géants des pays nordiques dont il était originaire. Il savait ce qu’il voulait et connaissait les moyens pour parvenir à ses fins. Les vieilles commerçantes du premier village établi sur les berges du fleuve prétendaient que la femme était discrète pour ne pas dire effacée. Elle était menue depuis toujours, semblait-il, ou sans doute chétive après avoir traversé de trop longues privations. Mais cela ne l’empêchait pas d’accomplir les tâches avec la même vigueur des fermières rondelettes et costaudes. En souriant, on murmurait d’elle qu’elle était une boule de nerfs. Pour mettre un rayon de soleil dans la maison, trois fillettes complétaient la famille. Dans les moments difficiles, le père se lamentait qu’il aurait préféré que la nature lui donna au moins deux fils, car pour réaliser le travail qui les attendait, deux paires de bras supplémentaires n’auraient pas été un luxe ! Grâce aux efforts des uns et des autres, de nouvelles terres auraient pu être gagnées sur la sylve qui résistait avant de succomber.  

    Toujours est-il que pour eux, la légende de la forêt vierge n’en était plus une. Survivre en pareil milieu hostile équivalait à déclarer la guerre à un environnement de plusieurs lieues à la ronde à tout ce qui était debout sur le sol. Il est bien connu que la nature a horreur du vide. L’un des siens vient-il à manquer, qu’aussitôt il est remplacé. Il fallait la force et la hargne de ce géant pour disputer pied à pied chaque parcelle de terre nouvelle afin de la recouvrir de végétaux issus d’autres continents. La vie continuait son cours sans grands heurts, jusqu’au matin où le malheur s’invita à la plantation… (À suivre)

     

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :