• TROIS ÂMES POUR UNE LÉGENDE 3/4

    — Au hasard de notre avancée dans l’existence, il est écrit quelque part que nous devons tout faire pour retenir le bonheur qui nous a fait le plaisir de résider en nos demeures. Il ne faisait pas que passer dans notre vie. Il désirait que nous le gardions auprès de nous et que nous l’élevions comme s’il était notre enfant.

    Il ne prend pas une place si importante pour qu’à la fin, nous finissions par le remettre sur le seuil de notre maison. Il ne nous pardonne jamais !

    Celui qui était installé au domaine des trois collines avant le drame n’avait pas survécu au chagrin. Des jours s’étaient passés sans que personne ne sache réellement la quantité des jours qui s’était écoulée. L’homme, que l’on prétendait avoir été taillé dans le même pied de gaïac que le ponton de la ville où abordaient les pirogues, se révélait être un être ordinaire, avec un cœur et des larmes comme tout le monde. Longtemps, il fut affecté par la disparition de sa fleur dernière éclose. Il en allait de même pour le reste de la famille. L’épouse qui paraissait soumise, gardait la tête baissée et nul n’aurait pu décrire quels sentiments bouleversaient son esprit, tant les expressions du visage semblaient ne plus lui appartenir. Elle allait où on lui commandait de se rendre, faisait ce qu’on lui recommandait de faire, sans jamais chercher à savoir si cela était bien ou non. Les membres de la famille ne s’adressaient plus la parole qu’à voix basse et chacun prenait soin de ne jamais croiser le regard des autres. Le cœur à l’ouvrage avait disparu.  

    On expédiait les affaires courantes et l’on s’occupait des bêtes sans leur dire le moindre mot qui put les flatter ou les rassurer. Mais surtout, on évitait de se rendre au dégrad. Un temps, le père avait même songé à en faire un second plus bas, car, avait-il prétendu, chez nous on ne piétine pas la tombe de ceux que nous avons aimés.

    Durant des mois, chacun s’acquittait des tâches qui lui revenaient et le nom de l’enfant trop tôt disparu n’était jamais évoqué en dehors de la mémoire de chacun. Cependant, on devinait qu’elle était toujours parmi eux et c’était cette présence invisible qui mettait tout le monde mal à l’aise. Il n’est rien comme le temps pour soigner les blessures les plus douloureuses, même si les cicatrices ne s’effacent jamais. La nature l’a voulu ainsi, de sorte que si la mémoire venait à faiblir, il suffit de passer la main sur les marques à jamais imprimées sur les corps pour raviver les souffrances.  

    La hargne qui avait disparu du ventre du père, un jour, se manifesta à nouveau. On eut même le sentiment qu’elle revenait avec plus de vigueur, comme si le malheur avait procuré à l’homme des forces nouvelles. Il décida d’abattre une seconde parcelle de forêt durant la saison des pluies, afin que le bois fût parfaitement préparé lors de la prochaine sécheresse. Il suffirait alors de craquer une allumette pour que des milliers de mètres carrés se réduisent en cendres, ne laissant que les troncs les plus importants. Tandis que la propriété gagnait en surface, sur les premières libérées, les arbres du verger déposaient sur leurs branches des couleurs nouvelles qui rompaient avec la monotonie des verts persistants du proche environnement, apaisant en même temps la tristesse toujours présente au domaine.  

    C’était les premiers citrons et pomélos divers. Les oranges furent mûres alors qu’elles ne connurent jamais la belle teinte de celles de la vieille Europe. Les lianes des maracujas (fruits de la passion) ployaient sous le poids des récoltes. C’était également les premières noix de coco qui offraient aux travailleurs leur eau fraîche tout au long de la journée. Les ombelles des fleurs des pommes Rosa affichaient leur nuance amarante, prélude aux poires qui se revêtiraient de la même teinte. Les cannes à sucre ondulaient sous les caresses des alizés et le champ prenait alors l’allure d’un océan qui envoyait ses vagues tantôt d’un bord, tantôt de l’autre.  

    Le père avait dit qu’il serait bientôt l’heure de les couper. Il s’était équipé d’un petit moulin pour écraser et presser chaque canne afin d’obtenir un sirop délicieux. Il envisageait même de faire un peu de rhum dès que ses travaux lui laisseraient davantage de temps libres. À l’annonce de la prochaine récolte, les deux fillettes qui avaient bien grandi pour devenir de jeunes demoiselles avaient manifesté leur mécontentement. Elles aimaient aller prélever chaque jour un bâton, pour, une fois débarrassées les feuilles et l’écorce enlevée, la trancher en fins morceaux qu’elles mâchouillaient sans fin, pour en extraire jusqu’à la dernière goutte d’un jus sucré à souhait. Quel délice ! s’écriaient-elles alors.  

    La saison sèche avait commencé à installer ses rayons de soleil sur la ferme des trois collines. La jeune Amandine décida de s’offrir une nouvelle friandise avant que le père ne mette en pratique son désir de récolte. Elle pénètre sur la parcelle, avance à la recherche de la plus belle, la trouve, l’estime et se penche au-dessus du sol en courbant le végétal afin de le couper au plus ras. Elle lève le bras dont la main enserrait une machette. C’est alors qu’elle l’abattait, qu’un grage grand carreau, nom donné au maître de la brousse, serpent puissant et redouté, se sentant menacé, porta son attaque. Il planta ses crochets gorgés de venin dans le cou de la petite Amandine. La douleur est si vive, que la jeune fille perd rapidement connaissance. Elle s’écroule face contre terre. La famille partit à sa recherche, mais ne la retrouva pas immédiatement. Quand enfin ils la découvrirent, Amandine avait succombé par étouffement.  

    Prenant son enfant dans ses bras, le père tomba à genoux en laissant la colère l’envahir. Sans retenue, il maudit le ciel et tous ceux qui y trouvèrent refuge.

    — Pourquoi nous haïssez-vous à ce point ; hurlait-il ? N’avons-nous donc jamais été de bons chrétiens ? Combien d’innocents vous faut-il encore ? (À suivre)

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