• UN BIEN SINGULIER CHASSEUR

    – Mes amis, il y a déjà longtemps que je voulais vous en parler ; hélas ! ma timidité maladive m’empêche de me confier. Et pourtant, pensais-je, cela te ferait le plus grand bien ! D’aucuns ne vont-ils pas consulter pour moins que cela ? Et qui plus est, pour raconter à des gens qui ne nous sont pas forcément proches, nos plus intimes ressentis ?

    – Mais de quoi s’agit-il, allez-vous me demander ?

    – Et bien, voilà ! Depuis longtemps, j’avais remarqué quelque chose de bizarre dans mon entourage. Je me sentais… comment vous l’expliquer... comme si j’étais espionné. Oui, c’est bien cela ; l’on m’observait du matin au soir, du premier janvier au trente et un décembre. Au début, je n’en prenais pas ombrage, bien que j’en fusse quelque peu incommodé. Cependant, me dis-je, si mes menues réalisations peuvent servir à adoucir l’existence de quelques-uns, alors, pourquoi leur refuser ces quelques plaisirs ? L’un d’eux, ne m’avait-il pas confié une fois : je fais tout comme toi, puisque tu t’es rarement trompé. Je faisais donc mine de ne m’être aperçu de rien, continuant de mener une vie paisible. Enfin, tranquille est un grand mot, car je n’étais pas plus rassuré que cela.

    Des situations scabreuses ? Bien sûr, que j’en connus ! bien que je ne fus jamais un héros. Mais je ne voulais pas devenir l’un eux, car les braves d’entre tous, hélas ! ne racontent plus leurs aventures. Donc j’avais depuis toujours pris la mauvaise habitude de regarder le danger en face.

    Le provoquer ? Non, seulement pour l’observer, mais aussi pour l’estimer et essayer de comprendre ses mécanismes. Là, dans les faits qui nous intéressent, l’élément perturbateur ne se présentait jamais de face. Quelques fois, je le devinais aux bruits que font les branchages morts lorsqu’ils sont écrasés en craquant sèchement tandis que l’intrus dans le sous-bois me suivait  à quelque distance. Je sentais son regard me brûler le dos à mesure qu’il se rapprochait à la faveur d’un couvert plus épais. J’ai aussi remarqué sa présence dans les feuillages au-dessus de moi, puisque la sylve nous cachait le ciel. Sans doute, n’est-il pas une créature malfaisante, me dis-je, sinon il y a bien des jours qu’il se serait manifesté. Quand même, au fil du temps cette situation me déstabilisait. Je devins moins sûr de moi, contrôlant difficilement certains faits et gestes, vérifiant même plusieurs fois des mouvements anodins. En un mot, je connus les affres du doute. Au cours de la nuit, je me levais et effectuais le tour de la maison afin de m’assurer que mon point d’interrogation était bien resté sous la forêt, accroché à quelques branches, ou emmêlé dans les épineux. Mais alors que je remontais, un soir je crus sentir son souffle sur mon visage. Je ne paniquais pas, mais mon sang faillit bien se figer. Sans pour autant montrer mon inquiétude, je rentrais et j’établis un plan pour le lendemain, jugeant que la situation n’avait que trop duré. La tension était à son comble, et en moi grandirent des sentiments qui parfois vous conduisent à l’extrême.

    Finissant mon café, mes yeux se posèrent sur lui.

    Non ! Pas, la chose, ni l’inconnu qui me faisait perdre pied, mais mon fusil. Oh ! Je sais, c’est moins héroïque que de se battre à mains nues, mais ne dit-on pas qu’il faut s’armer pour avoir la paix ou du moins pour confirmer notre force ? Je venais de décider ce que serait la journée qui suivrait cette nuit chaude et gluante qui stagnait sur le monde, sans s’aider de la moindre respiration d’une brise. C’est que par chez nous, c’est souvent que les alizés s’essoufflent à l’heure où les ténèbres dessinent leurs arabesques dans un ciel ou le soleil expire. Décrochant mon arme, je crus un instant qu’elle en était heureuse, à la façon qu’ont les chiens de chasse de remuer la queue lorsqu’ils voient dans le creux de votre bras le canon du fusil, comme s’il était à l’affût avant d’être posté.

    – Ne te réjouis pas trop vite, lui dis-je, nous n’allons pas pour vivre une partie de plaisir.

    S’il avait pu me parler, je suis certain qu’il m’aurait dit :

    – Es-tu si sûr de ton coup que tu ne prennes qu’une cartouche ? Pas une corde pour lier les pattes de l’animal, ni même ton couteau pour le dépouiller et le découper. 

    Je continuais d’astiquer ce fusil qui était presque aussi vieux que moi, et dont j’étais persuadé qu’il ne se rappelait plus l’odeur de la poudre. Il y avait si longtemps qu’il s’ennuyait pendu à son clou. Je partis avant que la nuit efface ses rêves. Je parcourus la plus grande distance possible sans jamais me retourner ni regarder à droite ou à gauche. Une seule réflexion m’obsédait : être à l’heure à l’endroit que j’avais choisi pour surprendre la ou les choses étranges. Le gibier se doutait-il que je n’en avais aucunement après lui, que j’en croisai de nombreux, sans qu’ils s’effrayassent ? Chacun faisant comme si c’était naturel que les uns partent à la rencontre des autres. On aurait tout aussi bien pu se dire :

    – Puisque tu y vas, souffre que je rejoigne ma tanière ! 

    N’étant pas d’un tempérament belliqueux, je n’avais nullement besoin de me créer des circonstances pour m’encourager ou me dédouaner de mes intentions. Je compris que le jour se rangeait de mon côté, car contrairement à un matin ordinaire, il se présenta en rampant, utilisant le sous-bois pour se dissimuler plus longtemps. Mon plan était simple. Être à mon poste à l’instant précis où le soleil lancerait son premier rayon puissant et vif comme l’éclair. Je comptais sur l’intensité de son éclat pour aveugler mon poursuivant. J’arrivais sur les berges de la grande crique et me cachais dans les fougères. Lentement, la nature se réveillait, je découvris que l’étal de marée haute touchait à sa fin, puisque l’eau se remettait en marche vers l’océan, profitant de son reflux pour aller à sa rencontre. Tout près, un troglodyte lança ces premiers trilles. Le « la »  de la nouvelle journée était donné. Soudain, de toutes parts, la vie me fit des signes ; c’est alors que je n’y pensais plus que je le vis réellement.

    – Ne te pose pas de questions, me dis-je. Tire !

    Longtemps, le bruit de la détonation retentit dans la forêt, comme si les troncs se le renvoyaient de l’un à l’autre, amplifiant l’écho. Alors, pas fier, malgré tout, je m’avançais pour contourner le gros angélique. Je ne courus pas, croyais le bien ! J’ai même un instant eu envie de faire demi-tour avant d’aller vérifier sur qui, ou quoi j’avais tiré. Car finalement, je n’avais distingué qu’une ombre furtive.

    – Quand même, me dis-je, avec sévérité, il te faut assumer tes actes jusqu’au bout. Je contournais l’arbre qui semblait vouloir s’éloigner de moi, en utilisant ses grands contreforts. Je m’arrêtais net, surpris ! Il était là, immobile, détendu, avec quelque chose d’indéfinissable qui tournoyait au-dessus de lui.

    J’eus honte, mes amis, car, imaginez-vous sur quoi j’avais déchargé mon arme ? Je venais de tuer... le temps !

    Je sais allez-vous me reprocher ! Nous avons fait tout ce chemin pour cela ?

    Mais ne vous avais-je pas dit que je n’étais pas un héros ?

    Et puis ce soir, je n’étais pas très inspiré pour vous raconter la vie. Alors, pardonnez-moi, si pour être, un moment avec vous, il me fallut bien en arriver à cet extrême. Et comme il est noté quelque part :

    – Que celui qui n’a jamais tué le temps me lance la première cartouche !

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