• UN ÉLÈVE PARTICULIER

    – Robert Bonaventure, c’est le dernier avertissement que je t’adresse !

    – De ces ultimes avertissements, il en pleuvait autant qu’il y avait de jours dans une semaine ordinaire. Avec le recul, il est certain que je les méritais, car si j’étais effectivement présent, cependant, c’était comme si j’été absent. Il est vrai aussi qu’entre l’instituteur et moi, il y avait quelques divergences de vues. Et puis, comme il y a prescription, autant le dire, il ne m’appréciait guère, et je le lui rendais bien. En vérité, je me demandais qui me supportait, puisque souvent montré du doigt, comme les gens ont l’habitude de le faire quand il s’agit d’un étranger, ou d’un individu supposé tel.

    Quand le moment vint, où entre deux leçons je compris ce que parler voulait dire, et je fus triste de constater que la plupart des villageois n’aimaient pas les émigrés. Cependant, ai-je tenté de démontrer en vain au maître d’école, migrer n’est-il pas le propre de l’homme ? De tout temps n’ont-ils pas parcouru le monde à la recherche d’une Terre promise ? Il me répondait que je m’occupais de choses qui ne me regardaient pas, et de plus qu’elles n’étaient pas celles qui préoccupent les enfants de mon âge. Il essaya bien de me questionner afin que je le renseigne sur la personne qui me fournissait de telles informations, mais du haut de mes douze ans, je prenais plaisir à ne pas divulguer mes sources, et lui dis que bien qu’il en pensa le contraire, il m’arrivait de me pencher sur les livres. Mais pas seulement, monsieur. Vous devez le savoir, puisque tout le monde vous rapporte tout, qu’à la maison, je n’y suis guère, car l’on me loue ici et là que s’il me reste un peu de temps libre, je le passe au fournil.

    – Je connais ta situation, me répondit-il. J’ai bien essayé de dissuader ta nourrice d’une telle pratique, mais elle m’a prouvait que cela ne te dérangeait nullement et qu’au contraire c’est toi qui réclamais les travaux que l’on pouvait te proposer.

    – Ce n’est pas faux, répondis-je. C’est la seule façon que j’ai trouvée pour être tranquille. Dehors, je n’entends pas les lamentations des uns et des autres. Je rencontre des personnes âgées qui m’apprennent plus de choses que celles que vous nous enseignez ; excusez-moi de vous le dire ainsi, mais je ne sais pas de manières plus élégantes pour l’expliquer.

    – Robert, ton insolence ne me surprend pas. J’en ai l’habitude. Cependant, il faut que tu admettes que dans une classe, on ne donne pas de cours particuliers. C’est le même pour tout le monde. Il est vrai aussi que je ne peux pas vous obliger à apprendre de force ce que votre jeune cerveau ne veut pas engranger, pour parler comme les paysans.

    – Monsieur, je ne désire pas que vous dispensiez des leçons qu’à mon intention. Je ne suis qu’un enfant, mais cela, je le comprends. Seulement, ce que j’espérerais, c’est que vous nous disiez des choses qui me fassent rêver. Pour les autres, j’ignore ce qu’ils aiment ou ce qu’ils détestent ; mais me concernant, c’est ce dont j’ai besoin.

    – Dans le fond, tu voudrais que je conduise ton esprit en dehors de cet établissement, là où le ciel est toujours beau, les prairies verdoyantes et je ne sais quoi encore. Est-ce cela que tu espères de moi ?

    – Pas exactement, çà, je le vis chaque jour dès que je suis sorti de la classe.

    – Alors, tu me vois désolé, Robert ; je ne peux rien pour toi. Entre les murs de notre école, je ne puis que suivre un programme. Ce n’est pas moi qui le fais. Certes, il m’arrive quelques fois de modifier une chose ou l’autre, mais pour l’essentiel, je suis tenu de le respecter. Puisque tu observes en douce, tu as bien dû te rendre compte que certains élèves ont besoin que nous répétions souvent les règles avant qu’ils les comprennent. Nous avons déjà deux cours dans la classe ; il n’y en aura jamais un troisième. De toute façon, ton calvaire arrive bientôt à son terme. L’an prochain est celui de ton certificat. Réussis-le et tu seras libre de t’enfuir dans tes rêves ! Peut-être même pourras-tu partir à la ville poursuivre de brillantes études, qui sait ?

    – Ah ! Détrompez-vous. Ce qui m’attend, c’est le travail. Déjà, certains patrons ont fait la demande pour me prendre en apprentissage, bien que j’aie dans l’idée que tantôt j’irai chez l’un, tantôt vers un autre. Toutefois, cela ne me dérange pas outre mesure. J’entends assez dire partout où je passe que l’on ne connaît jamais assez ! Sauf la nourrice qui ne cesse de dire que pour ce dont à quoi l’on me destine, j’en saurai toujours assez ! C’est pourquoi j’ai hâte d’en finir avec époque qui me voit tourner en rond. À la première occasion, monsieur, je partirai.

    – En attendant, ouvre tes oreilles et fais en sorte qu’à la fin de ta scolarité je puisse être fier de toi, jeune rebelle, ou écorché vif ; je ne sais pas exactement !

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