• UN LIVRE PAS ORDINAIRE

    – Par un temps gris et un ciel bas me rendant mélancolique, je me surpris à feuilleter le grand livre des souvenirs. Le hasard me conduisit sur celui qui me fit comprendre que les plus douloureux ne sont pas toujours ceux que l’on imagine qu’ils soient ; surtout lorsque comme moi, on mena une vie trépidante, émaillée d’aventures, et au passé quelque peu compliqué. Il arrive qu’une existence comme la mienne débouche parfois sur des situations pénibles ; surtout si l’on est un tant soit peu audacieux, nous complaisant à ignorer le danger en embuscade sur les pistes boueuses ou poussiéreuses, s’enfonçant sous les forêts, ou naviguant à l’aveuglette dans le désert.

    Mais quand on a grandi trop vite, de surcroît au milieu de gens pressés de tirer un trait sur les rigueurs d’une guerre qui dura trop longtemps, et mit à mal l’équilibre des familles, on se dit qu’il n’y a rien de plus fâcheux que d’avoir été oublié sur le bord du chemin, et par conséquent, rien de plus grave ne peut plus vous arriver. À partir de cette considération, on regarde le monde avec une vision différente, et allant par les routes, on rencontre ceux que l’existence a cruellement blessés. Ils perdent alors l’essentiel de la raison d’être, la vie et son concert de ce qui est bon et ce qui l’est moins. Ainsi, les feuilles du livre que notre esprit enregistre se noircissent-elles à notre insu, jour après jour. Dans les chapitres s’entremêlent les sentiments de toute nature. Les émotions voisinent et s’entrechoquent. Les rires et les pleurs ne parviennent pas à se démarquer, de même pour les joies et les souffrances ; et à mesure que nous avançons, les pages se remplissent.

    Par les chemins, il m’est arrivé de croiser des gens qui avaient été délaissés par leur famille et d’autres par leurs propres enfants. En ce jour, je pense à cette malheureuse femme que nous avions sauvée malgré elle. De retour chez elle, elle avait tenu à me rencontrer pour m’exprimer sa gratitude. Il y a des gestes qui se font naturellement, et pour lesquels on n’a pas à remercier, avais-je dit, surtout si la foi en la vie est revenue, si le désir de continuer a pris la tête du convoi des lendemains et si l’envie d’écrire une nouvelle histoire vous démange et agite le bout des doigts. En chacun de nous, il y a toujours une époque un avant-quelque chose, et une saison après l’événement. Il nous appartient donc de rendre plus éclatant le soleil qui se décide à illuminer le seuil de votre demeure. Maintes fois, on me demanda si je n’étais pas un curé ; votre discours ressemble fort aux leurs ! Je répondais alors que les prêtres ne prenaient en charge que les âmes, c’est moins encombrant. Moi, ce qui m’intéresse c’est le confort et le mieux-être des personnes parmi nous.

    Il n’y a guère qu’en compagnie d’amis que l’on peut se laisser à aller à sourire et à permettre à la lumière de pénétrer en nous par l’intermédiaire de notre regard. Je n’ignorais pas que l’apprentissage du savoir-vivre à nouveau est long, et souvent douloureux parce qu’il réclame que nous oubliions une partie de nous même, comme le bourgeon le fait d’un hiver interminable et rigoureux, à l’instant où il libère enfin la fleur. Mais, c’est indispensable si l’on veut continuer à avancer, un peu à la façon de se relever prestement après avoir chuté au sol et tout aussi rapidement mettre un pied devant l’autre et filer vers l’horizon. Pas forcément pour écrire notre propre histoire, mais pour nous rendre à la rencontre des personnes que la souffrance harcelle. C’est ainsi que ce sont dans ces cas là que nous constatons qu’il est des épreuves plus violentes que les nôtres, cruelles et pernicieuses.

    J’ai toujours eu l’habitude d’aller de l’avant, bousculer les jours et leurs cortèges d’événements ; mais aujourd’hui, je reconnais que de temps en temps une pause est bénéfique. Elle nous fait comprendre qu’il est bon de reprendre son souffle en marchant dans le passé comme on le fait pour rebrousser chemin afin d’y chercher un objet égaré. Le regard que nous devons porter dans nos pas est important, car c’est dans leurs traces, que s’est dessiné notre destin, et c’est encore en eux que se décident nos lendemains qui s’imprimeront inlassablement, uniquement pour nous dire d’aimer les jours qui nous appellent vers le bonheur. Ce dernier est si fragile que l’on ne doit pas le laisser en chemin. S’il ne nous convient pas, nous avons le devoir de le confier à quelqu’un de nos amis chez qui il vint à manquer.

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