• UN MONDE FRAGILE

    – Au cours de vos pérégrinations, ne vous êtes-vous jamais trouvé devant un tel spectacle, où le monde vous murmure que s’il paraît solide, il peut dans l’instant suivant, devenir fragile ? Pourtant la construction qui s’offre à votre vue vous semble être étudiée pour une raison qui ne fait aucun doute. Les gens ne sont pas assez stupides, croyez-vous, pour imaginer des choses insensées. Soudain, en votre qualité de citoyen lambda ayant fréquenté de bons établissements et obtenus des certificats attestant de votre niveau plutôt élevé, vous prêtez l’oreille à la petite voix qui vous recommande la prudence. Oui, je devine que beaucoup de personnes n’y font pas attention, mais en nous, est cachée une instance particulière qui nous alerte au moindre souci rencontré. Une fois de plus, direz-vous, vous ne comprenez pas cette mise en garde ; de toute façon, vous savez déjà que vous passerez outre ? Votre devise étant celle que d’autres avant vous ont adoptée c’est-à-dire « qui ose gagne ».

    Toutefois, vous prenez conscience que le lien qui unit les rives de la rivière est bien mince. Mais, selon votre habitude d’analyse rapide, vous en déduisez que depuis le temps que les hommes l’ont lancé par-dessus le cours d’eau, et s’il s’y trouve toujours, c’est qu’il a fait ses preuves. Et puis, si d’aventure, les individus apprenaient que vous êtes venu à vous méfier d’eux, ils ne seraient pas très contents. Rassuré par vos réflexions, vous vous approchez. Mais ce que vous pensiez être une simple observation se transforme en une constatation beaucoup plus compliquée. Certes, la crainte s’est éloignée, et maintenant, il ne fait plus aucun doute que vous emprunterez cette mince passerelle pour rejoindre la falaise voisine. Au pire, vous vous dites que vous serez quitte pour un bain, mais qu’en cette saison estivale, cela ne sera pas une catastrophe. Alors, me direz-vous, où réside le problème ?

    À toujours chercher le pourquoi et le comment des choses, mes pensées se sont envolées au-delà de la situation présente. Je ne puis m’empêcher de comparer ce tableau avec la réalité du monde. Autour de nous, tout est si fragile de nos jours, à moins que ce le fût depuis la nuit des temps, mais que nous n’y prêtions pas attention, ou que nous refusions de regarder la vérité en face. Il n’est pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, dit-on ! Je me dis que toutes les passerelles, les ponts, les viaducs, ainsi que les divers liens qui rapprochent les hommes, sont tous plus ou moins délicats, car posés sur des bases souvent mouvantes. Ils sont comme les attaches qui unissent les gens. Certaines sont, parfois prétendues indestructibles, tandis qu’elles se rompent à la première tempête, et que d’autres s’évanouissent avant même d’avoir été assurées. Tant de choses sont superficielles, aujourd’hui, que nous nous étonnons lorsque certaines nous démontrent le contraire. Nous ne saurions nous en plaindre, évidemment.

    La seconde réflexion que m’inspire l’ouvrage et qu’il pourrait aussi décrire notre situation actuelle, qui de jour en jour confirme combien elle est délicate. Toutefois, celle que j’ai sous les yeux me prouve que cette fragilité ne doit pas nous effrayer, car elle est bien plus solide que nous l’imaginons. Elle est même d’une robustesse à toute épreuve, puisqu’elle a traversé le temps en ne lui abandonnant que quelques pierres. C’est alors que me rapprochant, je découvris sa véritable raison d’être. L’ouvrage n’est pas si innocent qu’il paraît. Il suffit de bien l’observer pour comprendre qu’en fait, il remplit deux fonctions. L’une, sans l’ombre d’un doute permet aux peuples d’aller de part et d’autre de la fracture. À ce sujet, nous sommes en droit de nous poser cette question : comment se sont débrouillés les premiers habitants de notre belle planète, quand ils ont entamé leur première migration ? Des cassures il y en avait partout autour du monde, et les plus larges étaient les mers et les océans. Il est vrai qu’à cette époque le temps ne comptait pas. Existait-il, seulement ? Mais là n’est pas l’objet de ma réflexion.

    La seconde raison d’être de cette passerelle revêt une importance primordiale. D’ailleurs, ne s’arcboute-t-elle pas sur les deux falaises pour les maintenir éloignées l’une de l’autre. N’est-elle pas le premier empêchement contre la réunification des continents ? Mais étant donné l’état actuel de la structure, est-il pensable qu’elle puisse résister encore longtemps ? Certes, les éléments nous laissent à croire que si nous ne pouvons enjamber la rivière par le dessus, nous pourrions le faire par le dessous. Mais cet appel travesti, n’est-ce pas un trompe l’œil, pour nous conduire en un lieu dont on se demande s’il existe vraiment. Tant de choses relèvent du domaine du possible, affirment certains, tandis qu’elles sont démenties par les contradicteurs de toutes sortes !

     Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1


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