• UN ORAGE DE FIN DU MONDE 1/2

    Reflets de mémoire

     

    — Il arrivait que lorsque les uns ou les autres ne font pas appel à ses services, le garçon fût bien obligé de suivre le reste de la famille en visite chez une vieille amie de la nourrice. Les deux femmes s’entendaient bien et l’après-midi se déroulait autour de la table, où trônait la cafetière, avec à ses côtés le traditionnel gâteau du dimanche.

    L’enfant qui allait sur ses douze ans n’aimait guère ce genre de réunion au cours de laquelle étaient passés en revue les potins de la semaine, qu’ils fussent du village ou des bourgs voisins. Tout le monde sait parfaitement que même à l’écart de la société, il y a des gens qui sont au courant de tout ! Ainsi, chuchotant presque comme si quelqu’un avait pu entendre certains propos, les femmes se livraient-elles les dernières nouvelles, bonnes ou mauvaises, authentiques ou inventées de toute pièce.

    L’été avait tenu ses promesses et la chaleur n’avait pas fait défaut aux moissonneurs. Dans les champs, tels des oiseaux, les glaneurs et ramasseuses collectaient les rares épis oubliés. Le temps de ce dimanche était particulièrement lourd et les corps avaient de la difficulté à trouver le meilleur rythme, tant le ciel pesait sur les épaules. Dans les prairies, les animaux suffoquaient, cherchant la moindre parcelle d’ombre. Le jeune garçon qui transpirait sang et eau bien qu’à l’abri sous une arche du pont enjambant la rivière, jugea que ce ne serait pas ce jour qui le verrait exhiber sa plus belle prise. Il démonta donc le fil de pêche de la gaule de noisetier et la rangea dans sa poche. Un moment après, il fit son entrée dans la maison où les femmes et les autres enfants riaient à gorge déployée.   

    Ignorant ce dont il pouvait être question, il lança sur un ton qui ne supportait pas la contradiction :

    — Je ne voudrais pas vous paraître pressé, mais à mon avis, si vous désirez rentrer avant l’orage, il serait bien que vous ne tardiez plus !  

    — Tu es déjà de retour ? En aurais-tu assez de la pêche ou est-ce la curiosité qui te fait revenir ?  

    — Vos histoires ne m’intéressent pas, vous le savez bien, répondit l’effronté en culottes courtes. De toute façon, les poissons préfèrent gober les insectes et les libellules qui rasent la surface de l’eau.  

    Encore un signe inquiétant ; les oiseaux frôlent le sol et cela n’est pas bon augure !

    — Allons bon, se gaussa une nouvelle fois la nourrice ! Te voilà donc maintenant à te perfectionner aux métiers du firmament ? À moins que tu deviennes devin à présent ? Quoi qu’il en soit,  qu’il fasse orage, ou pas,  il est l’heure de partir ; décida-t-elle. Allez, en route, vous autres et surtout ne me faites pas crier pendant tout le chemin. Le premier kilomètre n’était pas couvert, que le ciel en direction de l’Est s’obscurcit d’un seul coup. De lourds cumulus avançaient en rangs serrés. Ils roulaient si bas qu’ils semblaient dévorer les cimes des grands arbres. Le vent s’était levé à son tour, et avec violence entraînait le firmament dans lequel les nuées se divisaient avant de se rassembler à nouveau. On aurait dit un troupeau d’oies qu’une gardienne poussait devant elle, mais qui cédaient néanmoins à la panique malgré les cris et la baguette. Bien que la soirée ne fût pas entamée, le jour prit les couleurs du crépuscule. De fulgurants éclairs fendaient le ciel comme pour le fracturer à tout jamais. Ils n’avaient pas encore rejoint le sol, que déjà le tonnerre éclatait dans un bruit laissant craindre la fin du monde.  

    — Alors se vanta l’enfant, fier que ses prémonitions fussent justes, ne vous l’avais-je pas annoncé ?  

    — Ce n’est pas le moment de faire de l’esprit ! lui répondit promptement la nourrice qui dû hurler pour se faire entendre. Plus vite, enchaîna-t-elle ! Les grands, aidez les plus petits et courez ! Après le virage, là-bas, en contrebas de la route il y a le hangar de la station des eaux. Vous vous y réfugierez et nous attendrons que le temps s’améliore.  

    Elle, frêle personnage, affichant toujours un air maladif, poussait un lourd landau dans lequel pleurait un bébé dont les cris se mêlaient à la tourmente. Les jambes des uns et des autres essayaient bien d’aller le plus vite possible, mais elles n’étaient pas encore assez longues pour faire de grandes enjambées. Puis ce fut la première giboulée de grêlons à se joindre à la tempête avant de libérer des torrents d’eau, transformant rapidement la campagne en un véritable bourbier. Elle commençait à maudire le vieux landau dont elle ne parvenait pas à se débarrasser. Non qu’il eut coûté une fortune, mais il avait une histoire. Il avait connu lui aussi l’exode et avait fait la route depuis la capitale jusqu’à ce bas Limousin.

    Ses deux filles avaient grandi dedans jusqu’à leurs premiers pas, avant que ceux de l’assistance publique en éprouvent également le confort tout relatif. Mais en ce temps, qui se souciait que la chose fût douce ou non ?

    Il n’était pas très esthétique, disaient les gens ; mais il offrait l’avantage de posséder un coffre qui permettait de transporter bien des bagages et divers objets hors la vue des autres.

    Les enfants avaient disparu après le virage. Il ne leur restait plus beaucoup de chemin pour arriver à l’abri. (À suivre)

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