• UN ORAGE DE FIN DU MONDE 2/2

    Reflets de mémoire

     UN ORAGE DE FIN DU MONDE 2/2

     

    — Avisant un sentier qui permettait de couper par le champ, la nourrice pensa qu’elle rejoindrait plus vite la petite troupe qui ressemblait à cet instant à une volée de moineaux effarouchés. Mais elle oubliait que les roues du landau n’étaient pas assez hautes pour franchir les trous et les ornières cachées par le déluge qui redoublait. Elle était au bord de la crise de nerfs. Elle pouvait crier, dans ce qui pouvait être alors l’enfer, personne ne pouvait l’entendre ni la comprendre. N’étaient les éclairs qui continuaient à pourfendre les lourds nuages noirs, on aurait cru la nuit installée.

    Soudain, tétanisant la pauvre nourrice, dans un fracas indescriptible, une boule de feu s’abattit sur un superbe chêne qu’il partagea sans effort, faisant un bruit qui glaça le sang des enfants et de la mère qui n’en pouvait plus, de se débattre au cœur de la tourmente. Une partie de l’arbre foudroyé tomba sur la clôture d’une pâture dans laquelle s’engouffra un troupeau de grands bœufs rouges, qui étaient devenus fous dans ce qui ressemblait de plus en plus à la fin monde. Au milieu de l’apocalypse, la femme s’adressait tous les reproches possibles et imaginables, et appelait ses ancêtres à l’aide, mais personne n’y prêtait attention, ou s’ils l’entendaient, lui faisaient-ils admettre que lorsque l’on se met dans certaines situations, on se débrouille pour en sortir seul. C’est comme si on lui laissait à comprendre qu’on lui demandait de payer sa fantaisie du moment, le désir de profiter d’un après-midi un bord de la rivière.    

    Justement, de l’eau, elle en avait jusqu’à la mi-jambe et elle piétinait plus qu’elle avançait. Soudain, elle ressentit comme une vibration venue du sol.  

    Toute à son affolement, elle ne prenait plus garde à ce qui se passait autour d’elle. Cependant, mugissant, le troupeau de bœufs excités par la tempête courrait en tous sens, avant de s’organiser et se ranger derrière celui qui semblait être le meneur. Bien que plus à l’aise pour fuir grâce à leurs hautes pattes, néanmoins, certains s’écroulèrent roulants dans la boue qui volait de tous côtés, maculant de taches sombres les belles robes bordeaux. La nourrice pensa alors qu’elle devait être maudite pour qu’on la laissât subir un tel châtiment. Déjà qu’elle n’était pas fière de se retrouver là, au milieu de ce cataclysme voilà que les bœufs se dirigeaient droit vers elle, qui avait toujours eu une peur bleue de ces grands bestiaux imprévisibles.

    Les éclairs continuaient de zébrer l’espace et le tonnerre éclatait en bruits secs ou roulants indéfiniment, qu’amplifiaient les échos.

    Une nouvelle fois, l’un d’eux vint frapper un frêne qui s’enflamma malgré la pluie intense. Les animaux s’éparpillèrent avant de se regrouper à nouveau. C’est à ce moment que la nourrice s’affala dans une mare plus profonde que les ornières. Elle eut tout juste le temps d’évoquer l’âme de sa mère qu’elle avait portée en terre il y avait à peine deux mois. 

    – Est-ce donc toi qui es à l’origine de ce déluge, demanda-t-elle en regardant vers le ciel qui se rapprochait encore plus du sol ?

    Il est vrai qu’elles ne s’étaient guère entendues, toutes les deux. Mais de là à penser pareille chose…

    – Si tu voulais que je te suive, implora-t-elle, tu aurais pu choisir un jour plus calme et surtout un moment où j’étais seule !

    La pluie à laquelle se mêlait la grêle, les roulements interminables du tonnerre et les meuglements empêchaient le groupe de se parler. La scène qui se déroulait semblait tout droit sortie d’un mauvais roman ou d’une pièce fantastiques. Le troupeau se rapprochait de la malheureuse qui gisait dans la boue. C’est alors que les bœufs beuglaient plus fort encore, que le jeune garçon entrevit immédiatement ce qui allait arriver. Il se précipita vers la nourrice qui tenait toujours le guidon du landau et fit ce que sa conscience lui dictait. Les bêtes traversèrent l’espace dans un bruit de tremblement de terre. La femme ne comprit pas tout de suite ce qui venait de se passer. Elle croyait avoir été piétinée par les animaux en furie. Elle était encore allongée, bras tendus et mains serrées. Mais elles ne se refermaient plus sur la poignée du landau. Il n’y avait plus rien à accrocher ou à retenir. Ces mains étaient tétanisées et elle ressentit la douleur dans tout les membres puis le corps. C’est alors qu’elle comprit. Elle chercha la petite voiture d’enfant avant de l’apercevoir plus loin piétiné, éventré et vide. Elle fondit en larmes et poussa un cri de bête blessée.  

    L’aînée de ses filles vint à son secours et la releva. On l’aida encore à marcher pour rejoindre le groupe des gamins qui se serraient comme s’ils pouvaient ainsi répartir un peu de chaleur pour chacun.  

    Reprenant connaissance, elle demanda où était le bébé. Elle ne le voyait pas ; il était au milieu des autres et ne pleurait plus. Elle l’aperçut enfin dans les bras de l’effronté, comme elle le désignait toujours, et s’inquiéta s’il n’avait pas souffert.

    – Il va bien, répondirent en chœur les enfants.

    Mais c’est grâce à lui, montrant le pêcheur du dimanche.

    Dévisageant celui que l’on venait de nommer comme si elle le découvrait seulement aujourd’hui, pour une fois, elle ne critiqua pas son initiative.

    On lui raconta par le détail comment il s’était jeté au-devant des bêtes dont les naseaux écumaient de rage et avait prestement enlevé le bébé avant que la poussette soit réduite en bouillie. Comme dans la famille les compliments n’étaient jamais invités sur les lèvres, chacun fit comme s’il n’était rien arriver. On attendit que l’orage se soit éloigné pour reprendre la route vers le village.

    Est-il nécessaire de préciser que cette année-là des journées à la maison du bord de la rivière, il n’y en eut plus jamais ?

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1

     

     

      


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :