• UN TRAIN DE RETARD

    — Sans doute, allez-vous trouver mes propos empreints de sensibilité, cependant il m’arriva de comparer la vie à un quai de gare auprès duquel vient s’immobiliser le train, dans un grand soupir des freins et de bruits divers et parfois inquiétants du fer contre un autre. Observant l’agitation qui règne le long de la rame, on pourrait croire que les gens sortent d’une longue léthargie. Ils courent en tous sens, lancent des cris et s’interpellent ; des rires fusent, des larmes coulent tandis que des wagons, les voyageurs cherchent quelqu’un de leurs connaissances en descendant maladroitement les quelques marches les séparant de la Terre ferme. Puis ce sont les retrouvailles, et les bras remplacent les mots qui à cet instant encombrent des gorges serrées.

    Alors que les uns quittent le train, d’autres, chargés de lourds bagages, se fraient difficilement un chemin pour rejoindre la voiture où ils pensent trouver une place assise. Indifférente aux passagers qui ont laissé les sentiments graver dans la pierre du quai les émotions afin que nul ne les oublie, la rame repartira emportant avec elle les sourires et les douleurs, les promesses d’un retour qui pour certains ne seront peut-être pas tenues.

    Il en va souvent ainsi chez nous les hommes, qu’au long de notre existence nous serons beaucoup à tourner le dos à notre jardin où pourtant, à grand-peine nous aurons semé les graines de l’espoir. Voyager ; évasion ; autant de mots qui reviennent comme un leitmotiv alors que nous ignorons la plupart du temps la direction que prendra notre convoi tant les aiguillages sont nombreux. Au fond de notre mémoire, les souvenirs se recroquevilleront dans l’angoisse jusqu’à la prochaine gare, où d’un seul coup d’œil ils jugeront s’ils seront heureux ou malheureux dans un nouveau décor.

    Quel est donc le rapport entre la forêt et les voyages en chemin de fer, me demanderez-vous ? Surtout pour ceux qui connaissent mon pays et qui savent qu’il n’y en a pas. Sauf peut-être celui de Mana. Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse. Chez nous, nous appelons ainsi le bruit que fait l’ondée tropicale en frappant avec violence la canopée, comme autant de trains de marchandises à la peine dans les pentes à fort pourcentage. Mana est une ville située à environ 240 km de la capitale ; cela signifie que l’on entend arriver la pluie quelque temps avant qu’elle nous tombe sur la tête. Ces jours derniers, dans notre forêt qui ne laisse guère de place à l’horizon tant les arbres sont hauts pour caresser le ciel, je me voyais sur l’un des quais du bout du monde. J’étais devenu non pas le voyageur anonyme en partance pour un lieu inconnu, mais l’impatient au cœur serré qui accueille les nouveaux venus. Vous l’aurez deviné, ma gare est très particulière. Elle est représentée par un écran et les rails qui d’habitude longent les bâtiments, se trouvent suspendus dans les airs, aussi fins que les fils sur lesquels courent en silence les mots que les âmes en peine inventent, non pour séduire, mais apaiser l’angoisse qui grandit lorsque la belle machine tombe en panne. Oui mes amis ; sur le quai de ma forêt privée de connexions, j’avoue humblement que j’attends ce train que je nomme celui de l’anxiété. Chez nous, nul voyageur ne fait les cent pas, aucun ne s’apprête à quitter ses hôtes. Ordinairement, il est facile de reconnaître ceux qui viennent à votre rencontre. Ils sont nos compagnons. Aucun bagage ne les encombre, aucun cri ni appel ne couvre la quiétude des lieux, sinon leurs sourires et l’amitié qui les devance. Ne voyant personne arriver, les questions fusent ; ont-ils manqué le départ, où ont-ils été aiguillés vers une voie de garage ?

    Vous le comprenez, chaque fois que les éléments nous séparent, je suis celui qui s’ennuie le long du quai, essayant de relire les ultimes messages échangés, revivre les dernières embrassades et deviner les mots indulgents.

    Il arrive que le train s’éloigne sans qu’un autre soit annoncé, dans lequel un visage connu se serait appuyé à la vitre, pour de ses lèvres, imprimer la douceur d’un baiser.

     

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