• UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR 2/13

    – La belle saison ne s’éternisait pas en ces lieux retirés. Certes, elle avait été intense, ne laissant que peu de répit aux gens qui avaient choisi (parfois sans que l’on ait demandé leur avis) de rester près de celle qui les avait vus naître. Les tâches s’étaient enchaînées alors qu’aucune pose n’est permise. On croit sans doute la montagne endormie, mais sous les paupières closes, il n’est pas que des rêves à défiler.

    Dans la plaine, se plaignaient-ils quelques fois, ils ont quand même deux mois de plus que par chez nous pour mener à bien tous les travaux.  

    Mais, qu’on ait l’audace de leur demander pourquoi ils n’avaient pas rejoint les propriétés basses, que nous étions sûrs d’avoir fâché nos interlocuteurs.

    – La place de la montagne est en montagne, justement ! On n’en a jamais vu quitter les lieux parce qu’elle n’aime pas la neige !

    En fait, ils essayaient de nous laisser à comprendre qu’ils étaient les gardiens des terres hautes et que près du ciel et de ses résidants, on était certainement mieux qu’à quelques pas de l’enfer.

    L’automne ne faisait que passer rapidement, ne donnant que peu de temps aux gens pour admirer les couleurs qu’il déposait dans la campagne. Eux, la nature, ils la tenaient à bout de bras toute l’année et il leur était inutile de regarder les feuilles pour imaginer que le changement se préparait. Ils le devinaient en sentant la terre frissonner entre leurs doigts.   Ils comprenaient qu’avant la fin de la courte saison les récoltes devaient être rentrées pour assurer durant la longue  pause hivernale, les repas des familles et ceux des animaux. Sur les bas-côtés des chemins forestiers attendaient tels des bataillons disciplinés, de nombreux stères de bois qui rallieraient bientôt les granges et les hangars. Ces fermes, animées par des hommes passionnés et qui n’avaient jamais eu qu’un désir, celui de vivre en harmonie avec les éléments, étaient des modèles de modestes entreprises où le savoir-faire se transmettait en héritage. Il y avait bien quelques-uns de ces paysans qui rajoutaient un petit coup de main particulier à telle ou telle autre tâche, fruit d’une longue observation, mais ils se gardaient bien de révéler leur secret.

    Il est bon de préciser qu’à cette époque, bien peu de ces gens avaient fréquenté la communale. Elle se trouvait trop éloignée, à mi-chemin entre la plaine et les fermes, et l’hiver, les hameaux étaient si isolés, qu’il était parfaitement inutile d’envoyer les enfants à l’école. Depuis toujours, dans les familles on s’était transmis le savoir comme s’il était une règle d’or et il n’était pas nécessaire de faire de longues études pour apprendre à compter ses quelques biens et même les multiplier quand cela était possible. Dans ces familles habituées à la vie simple, on divisait peu et l’on soustrayait rarement. L’histoire qui les intéressait au plus haut point était celle qui les reliait aux choses de l’existence et de la terre dont peu d’éléments échappaient à leurs observations. On se gaussait parfois en parlant de ces messieurs les ingénieurs qui ne quittaient pas leurs usines pour fabriquer des outils quelques fois inadaptés et inutilisables. Ils considéraient qu’il n’était nullement besoin d’être un scientifique hautement diplômé, pour charger les tombereaux de fumier et le transporter dans les champs où il serait déposé en tas pratiquement égaux à la fourchée proche, avant d’être éparpillé et enfoui à la charrue.

    Baratter la crème riche ne requérait aucune connaissance particulière pas plus que le coup de  main pour, du caillé, le transformer en un fromage blanc qui se laissait étendre sur les tartines d’un bon pain de campagne, bien souvent réalisé au village et cuit dans le four communautaire. Ces gens au cœur toujours prêt à s’offrir paraissant n’avoir pas d’état d’âme étaient-ils heureux ?  

    Probablement ; mais il ne leur venait jamais à l’esprit de se poser des questions sur le bonheur. Seuls ceux qui le cherchent savent le prix à payer pour le ramener à la maison. Eux, ils ne l’avaient jamais demandé ; sans doute estimaient-ils qu’il est auprès d’eux et ils avaient fini par l’oublier, comme on le fait de ne plus voir la chose qui se montre à nos yeux chaque jour. Le malheur, ils le connaissaient bien, car c’est le sentiment qui déchirait leur cœur lorsque l’un d’eux disait un matin : « Aujourd’hui faites sans moi ». Ne quittant plus la couche l’ancien se préparait pour le grand voyage.

    On ne pleurait guère dans ces familles où les visages ressemblaient à la montagne. Ils étaient sereins, patinés par l’existence et façonnés par les vents. Il n’était qu’à compter les rides pour évaluer le temps passé au village. C’était cela leur vie ; la plus saine qui fut dans un monde qui les ignorait la plupart du temps, mais auquel ils ne demandaient jamais l’impossible. Certes, ils connaissaient l’exigence, mais il s’agissait bien de celle qu’ils s’adressaient toujours à eux-mêmes, car les bonnes manières aiment à se nourrir des choses simples. (À suivre.)

     

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