• UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR 3/13

    — Il est écrit quelque part que nul ne peut échapper à son destin.

    Depuis le temps qu’ils étaient isolés dans les montagnes, ils finissaient par croire que le reste du monde les avait oubliés, et naturellement, les gens ne faisaient aucun effort pour attirer les regards des autres sur leur vie. Ils respectaient instinctivement le vieil adage qui prétendait que pour vivre heureux il fallait être caché.

    S’il fallait parfois du temps à certains évènements afin qu’ils arrivent jusque devant la porte de ces maisons, et un peu plus pour qu’ils pénètrent les demeures de ce village hors de la société, du moins le pensait-on, dans la plaine, pour une fois, on s’était souvenu que là-haut, il y avait encore de vaillantes et jeunes personnes qui feraient à n’en pas douter, de bons soldats. Alors, à l’image de ce qui se passait dans le pays, la mort dans l’âme, les hommes aux bras robustes avaient dû rejoindre les rangs de l’armée dont on affirmait qu’elle était assez forte pour mettre en déroute le voisin belliqueux qui une fois de plus faisait montre de ses prétentions de  s’approprier la mère patrie. Du village haut perché sur le flanc de la montagne, ils étaient quatre à être partis, laissant derrière eux leurs fermes emmitouflées dans un épais brouillard.  

    L’histoire nous a appris que la guerre n’est pas et ne sera jamais une aventure banale. Il y a toujours des éléments qui viennent dérégler les plans cependant minutieusement préparés. Ces hommes, pourtant habitués à la rudesse d’une existence dont ils ignoraient qu’elle put être douce, ne pesèrent pas lourd face à un envahisseur déterminé. Une rumeur avait circulé, laissant croire que celle-ci ne serait pas longue, que les opérations seraient rondement menées et que l’ennemi serait rapidement renvoyé chez lui. Ceux qui avaient eu l’audace de le prétendre n’avaient pas eu tout à fait tort. Après la défaite, il s’était même murmuré que ce fut une « drôle de guerre ». Quoiqu’il en soit, ceux du village comme leurs concitoyens connaissant tout des choses de la terre, sachant parler aux animaux, prévoyant le temps et semant d’un geste si ample qu’ils auraient pu ensemencer la planète entière, et pour certains d’entre eux, découvrirent la folie des hommes, furent faits prisonniers, et déportés vers des camps, dont on ignorait   encore ce dont à quoi ils pouvaient ressembler. Les paysans ainsi que tous ceux qui avaient prêté leur espérance au pays se retrouvaient maintenant détenus aux confins d’une Allemagne qui s’installait sans rencontrer de résistance dans pratiquement toute l’Europe.

    Dans la montagne, la morosité s’était  imposée de façon durable. Pour remplacer les bras des maris manquants, les femmes mirent les bouchées doubles. Les enfants qui ne rechignaient pas à la tâche virent celle-ci prendre d’autres dimensions. Ils grandirent si vite, qu’ils ne tardèrent pas à se transformer en adultes avant l’heure. Ils apprirent rapidement à évaluer les responsabilités qui leur incombaient désormais. Ils écoutaient avec attention les recommandations des plus âgés qui se désolaient de n’avoir pas été choisis pour la mener, cette sale guerre. Oh ! Ils ne se faisaient pas d’illusion. Ils devinaient bien que leur seul désir d’en découdre n’aurait probablement pas changé la face du monde, mais au moins cela aurait évité que les plus jeunes laissent les fermes désemparées et soudain devenues plus fragiles, à cause de solides piliers enlevés. Les plus anciens disaient aussi que cet ennemi ils le connaissaient bien pour l’avoir déjà combattu lors d’une précédente guerre qui n’avait toujours pas été oubliée tant elle avait causé des souffrances qui tardaient à s’estomper. L’esprit occupé par les souvenirs, blessés dans leur orgueil d’avoir été délaissés, ils offrirent le meilleur qui leur restait afin que les propriétés ne soient pas entraînées dans le déclin. Ils se transformèrent modestement en professeurs. Ils donnaient quelques commandements, recommandaient certaines méthodes, argumentaient et parfois, révélèrent même quelques secrets. Dans ce nouvel ordre des choses, il n’était pas rare d’entendre une femme s’écrier :  

    — Oh là ! Doucement le père ! Il faudrait que vous songiez à vous économiser, car d’après les bruits qui circulent, il semblerait que cette fichue guerre ne soit pas près de se terminer. Il est bien assez que nous ayons perdu les plus vigoureux bras de la maison ; il ne faudrait pas qu’à votre tour vous tombiez malade. Que ferions-nous, sans votre aide ?

    Pour ajouter aux dires de leur mère, les enfants avaient pris l’habitude d’écouter plus attentivement les conseils de l’aîné de la famille. C’était comme s’ils s’apercevaient  qu’il était bien présent, tandis que depuis des années ils vivaient les uns auprès des autres. Jamais auparavant ils n’avaient autant tendu l’oreille aux propos de ces anciens qui semblaient savoir tant de choses. Ils étaient pareils à certains livres qui n’attirent pas forcément le lecteur au premier coup d’œil, mais dont on se laisse séduire par le fil des mots dès les premières lignes découvertes. Elles vous emportent alors tel le torrent vers de lointains pays inconnus. (À suivre)  

     

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