• UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR 4/13

    — L’un des  enfants, plus effronté que les autres, avait osé interpeller le vieil homme, lui posant moult questions. Celui-ci ne savait pas toujours les réponses, mais comme il était rusé, il entraînait son petit fils sur un terrain qu’il maîtrisait mieux. Le piège fonctionnait parfaitement et le jeune finit par s’exclamer :

    — Je peux t’assurer grand-père, que bien que tu ne sois jamais allé à l’école, tu connais davantage de choses que l’instituteur que nous avions avant la guerre. De plus, il ne nous explique pas comme tu le fais. Avec toi, je saisis presque tout ce que tu nous dis. Je crois bien que les mots ou les leçons qu’il essaye de nous faire comprendre ne trouveront jamais leur place dans la vie qui nous attend.

    — Ne te laisse pas emporter par des considérations dont tu ne maîtrises pas la portée, répondait l’aîné. Tu finiras comme beaucoup de gens, par admettre que dans le savoir, il n’y a rien qui soit superflu ou inutile et il n’y a rien à jeter. Les connaissances, c’est comme les pommes de terre. Il y en a de toutes les formes, de toutes les tailles et parfois même de couleurs et de saveurs différentes. Mais la seule chose que nous devons retenir, c’est qu’aucune n’est mauvaise. Si elles ne nourrissent pas les hommes, elles sont très bonnes pour les animaux. Mieux encore ; elles deviennent indispensables lorsque nous les réservons pour une prochaine récolte. Elles se multiplient et apportent le bonheur dans la marmite ! Tu dois aussi savoir que de tout ce que l’on te dit, tôt ou tard, les mots reviendront se tenir à ta disposition si ta vanité ne leur fait pas trop d’ombrage. Il est vrai que je ne suis pas allé à l’école. À la maison, personne n’avait songé que cela put être utile, puisque les anciens eux-mêmes ne l’avaient pas fréquentée et que leur vie ne s’en était pas trouvée bouleversée pour autant. Cependant, maintenant que le temps avance, je me rends bien compte que de nombreux éléments manquent à mes connaissances. Beaucoup de mots et d’expressions me sont étrangers alors qu’il en est d’agréables à dire ou à offrir. À l’époque, ce qui me plaisait, c’était qu’avec la terre nous n’étions pas obligés de prêter l’ouïe pour entendre ou voir ce qu’elle voulait nous expliquer. Elle ne manifestait aucun désir, tout comme aujourd’hui. C’est à toi de savoir la regarder pour deviner ses besoins. Tu dois comprendre une fois pour toutes que dans notre façon de vivre et de travailler, nos yeux sont plus importants que nos oreilles. Si notre orgueil nous conduit à faire des erreurs ou si nous refusons d’admettre la vérité, nous allons tout droit vers la famine. Heureusement, lorsque le ventre vint à manquer une fois, il s’en souvient toujours, fiston ; et sais-tu ? Après l’échec, c’est lui qui chuchote à ton esprit les mots qui conviennent afin que tu retrouves les gestes et les instincts nécessaires au parfait fonctionnement de l’entreprise.  

    À partir de ce jour-là, tu ne cesses de t’appliquer et de t’améliorer. Il n’est plus question de gagner des récompenses ou parfois de simples félicitations. Il en va du bien-être de ta famille, de la marche sans problème de la ferme et de ton cheptel. C’est alors que tu n’oublieras plus jamais les bonnes manières qui font plaisir à la nature et qui font sourire la vie ! Quant au reste… L’histoire de rois déchus ou pendus, de présidents qui se succédèrent, aucun de ces personnages n’est venu se joindre à l’un de nos petits déjeuners ni même ouvrir le moindre sillon. Je crois bien qu’il ne s’en est pas trouvé un qui a rendu, un jour, le peuple heureux.

    Tu dois savoir que les petites gens ont souvent courbé l’échine devant les grands. Ils ont sans cesse travaillé et le feront toujours pour que la politique de tous les bords puisse fonctionner et se repaître de mots dont nous ne connaissons pas la signification. Voilà pourquoi il te faut apprendre. Non pour te gargariser avec les citations des autres ; seulement pour te permettre de deviner ceux que certaines personnes ne disent pas, ou quand ils les prononcent, c’est avec un sens différent de celui qui conviendrait.  

    — Eh bien ! Mon cher grand-père ! Si tu étais allé à l’école, je suis certain que tu l’aurais eu ton certificat ! Peut-être même que tu serais sorti premier du canton !  

    — Ne raconte pas de bêtises, fiston, s’était presque excusé l’aîné. Notre richesse à nous, gens de la terre, elle est là devant et partout autour de nous. Nous avons le privilège d’être les seuls à pouvoir la toucher, la humer et la comprendre.  

    Elle nous nourrit avant de contenter le ventre des autres. Il ne faut jamais l’oublier ! C’est pourquoi il est nécessaire que tu apprennes, afin de ne jamais la trahir.

    Les rumeurs qui avaient escaladé les montagnes ne s’étaient pas trompées. La guerre s’éternisait et l’occupant avait pris ses aises dans le pays. Dans les campagnes, les enfants avaient poussé plus rapidement que les blés. Les femmes avaient volé des ans au temps et avaient vieilli plus vite que lui. Mais personne ne se plaignait. On songeait avec amertume à ceux qui étaient si loin, détenus dans des conditions dont on n’aurait jamais osé faire de même avec les animaux. Mais parce que l’on savait cultiver l’espoir avec la même passion que le travail de la terre, on se doutait que la tourmente prendrait fin et que la vie un jour reprendrait son cours et cette fois, tiendra toutes ses promesses. (À suivre)  

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