• UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR 5/13

    — Les années qui se succédèrent semblèrent infiniment longues.

    À la campagne, durant ce temps d’occupation, la vie ne fut pas aussi difficile que dans les villes où chacun dut apprendre à vivre différemment. Il n’y avait pas que l’ennemi dont il fallait se méfier. Parfois, il était nécessaire de surveiller ses fréquentations, ses faits et ses gestes afin que rien n’apparaisse ambigu aux yeux des autres.

    Dans le village de la montagne, les travaux avaient eu raison de quelques anciens, rendant la tâche plus astreignante à ceux qui se devaient de n’avoir pas les deux pieds dans le même sabot, comme on aimait à le dire très souvent. Mais ce qui différencie le rural du citadin, c’est qu’il semblerait qu’à la campagne, l’espérance se lève à  l’heure fixe chaque jour, c’est-à-dire  à l’instant où les fermiers posent un pied par terre. Il n’est aucun évènement qui ne contribue pas à souhaiter que le jour soit le meilleur possible. Il y a le coup d’œil lancé en direction du ciel, la traite qui suit le café vite avalé, les tâches qui s’envisagent dans l’esprit sans qu’il soit besoin d’en écrire la liste que personne ne trouve trop longue. Aucun membre de la famille ne se plaindra de la part du travail qui lui reviendra. Les hommes d’alors ressemblaient à une machine parfaitement entretenue. Le temps de la guerre s’était montré difficile, comme pour tout le monde dans le pays. Il n’était pas un village ou une ville qui n’est pas à déplorer la disparition de l’un de ses fils. La nouvelle que chacun redoutait n’avait jamais franchi les lacets qui conduisent aux fermes de la montagne. Oh ! Cela ne signifie pas que l’on n’avait pas pleuré ni même tremblé, mais ce que l’on craignait le plus ne s’annonça pas et chaque jour qui finissait voyait les poitrines se soulever et s’abaisser dans un long soupir qui pouvait ressembler à un remerciement.  

    Ils avaient eu raison d’espérer, car un beau matin, ce ne fut pas une quelconque rumeur malfaisante qui gravit le flanc des sommets. C’était les joyeux carillons des cloches de toutes les églises des villages de la vallée qui joignaient leurs sourires à l’allégresse de tout le pays. Pour une fois, cet air de fête qui s’échappait des maisons de Dieu n’était pas réservé au propriétaire du ciel ni à ses résidants. Non, il s’adressait bien à ceux qui avaient les pieds sur terre, cette terre que l’on avait tentée de la leur voler. Mais une fois de plus ; la plus grande partie du monde s’était ralliée au pays comme un seul homme pour réduire au silence l’occupant et le renvoyer chez lui ; enfin ce qu’il en restait ! Toutefois, il ne fallait pas s’imaginer qu’il suffisait de tirer un trait sur ces années de misère, et que l’on ferait l’impasse sur ceux qui avaient payé le prix fort en faisant don de leurs personnes afin que ceux qui leur succédaient puissent à nouveau goûter à la douceur de la liberté. Aucun de ces vaillants ne serait oublié et l’on devinait qu’ils pardonneraient à ceux qui se laissaient emporter par la joie aux premières heures de la libération. Quoi de plus naturel que d’applaudir lorsque le rideau tombe sur une pièce qui vous serra le cœur du premier au dernier acte ?  

    Les gens des fermes n’avaient pas été plus démonstratifs qu’il n’était nécessaire. Certes, ils s’étaient réjouis, comme tout le monde, mais les mains tant occupées n’eurent pas le réflexe de faire choir l’outil pour aller à la rencontre de l’une de l’autre. Seuls les enfants couraient en tous sens et jusqu’aux bourgs voisins en criant que la guerre était finie. Chez nos amis du village, une question s’était posée sur toutes les lèvres :

    — Quand nos hommes vont-ils rentrer ?

    Le maire avait annoncé un jour que les alliés avaient libéré les prisonniers et qu’aucun de ceux de chez nous n’était manquant. Il n’avait pas donné plus d’informations ; n’en eut-il pas le courage ou voulut-il laisser aux gens le soin de raconter eux-mêmes la misère qui fut la leur durant ces années ? On ne posa pas non plus de questions inutiles. L’oppression qui avait trouvé refuge et grandit en chacun au long de ces années suffisait à la peine de chacun alors qu’une nouvelle préoccupation hantait les esprits sans que l’on puisse véritablement l’exprimer.  

    Comment seront les hommes qui seront de retour ? On n’était pas sans savoir que dans ces camps que quelques-uns nommaient être ceux de la mort, il dut être difficile d’imaginer que l’on verrait se lever le jour prochain. Alors ils seront à l’entrée du village, lesquels reconnaîtront les autres en premiers ? Il n’est rien comme des années de souffrances extrêmes pour transformer les individus ! Le père n’allait-il pas prendre ombrage si le dernier né en bégayant lui donne du monsieur plutôt que le bonjour papa traditionnel ? Il était si jeune quand les évènements les ont séparés ! Mais il n’était pas que les enfants qui ne seraient pas distingués au premier coup d’œil. Les épouses aussi auront changé.  

    Il est vrai que dans ces montagnes elles n’avaient jamais songé ni même eu le temps pour devenir coquettes. On préférait dire en ce temps-là que tout ce qui a trait à l’amour en fait n’est qu’affaire de poète et non pour ceux qui ont les mains fouillant la terre à longueur de journée. (À suivre)

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