• UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR 6/13

    UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR  6/13– Chez les personnes simples, comme le prétendait l’Ernestine dont chacun s’accordait à dire qu’elle avait la langue bien pendue, on n’a pas le temps de songer à la bagatelle. On vit ensemble, mais la plupart du temps dans des champs différents. Il y a des gens qui vous conseillent, lorsqu’il vous arrive de ne pas reconnaître quelqu’un, qu’il y ait qu’à regarder au fond de ses yeux et vous y retrouverez son âme. Savez-vous ce que j’y ai vu, moi, au fond des yeux du Louis quand on s’est mariés ? Je vous le donne en mille ! Des sillons ; oui, rien d’autre que cela, et fraîchement retournés ; et mon grand Louis qui semait ! Ses parents étaient gravement malades et c’est dans leurs champs qu’on a passé notre lune de miel comme ils disent à la ville.

    Mais en ce jour où la guerre avait trouvé son épilogue, on reconnaissait que rien ne serait plus tout à fait comme d’antan. Dans de nombreux foyers, on ne parlait qu’à voix basse pour maudire cette époque qui avait bouleversé le monde entier. Au village, on ne s’était jamais habitué à ne recevoir qu’un maigre courrier de temps en temps, donc on croyait qu’il avait fait le tour de la Terre avant de parvenir à son destinataire et que chacun avait pris son temps pour en lire chaque ligne. On savait maintenant que les hommes seraient bientôt de retour, mais personne ne pouvait fournir une date précise. Il paraît que c’est l’affaire de la Croix-Rouge, avait-on dit à l’époque. Il fallait donc s’armer de patience en attendant de sentir son cœur bondir dans la poitrine à l’instant où ils franchiraient le seuil de leur maison.  

    L’Ernestine, toujours elle avait dit en riant un peu nerveusement, il est vrai :

    – J’espère que l’envie d’aller caresser le cochon chaque dimanche lui sera passée !

    Le maire était quelque peu débordé par les questions des uns et des autres.

    – Ils sont des milliers, expliquait-il. Il faut le temps d’identifier chacun. La croix rouge fait savoir que ceux qui sont en bonne santé partiront sans doute les premiers. Puis, dépassé par les évènements, le premier magistrat de la commune s’emporta un peu :  

    – Soyez raisonnables, enfin ! On ne peut pas affréter un convoi pour chaque libéré !

    Les discours des uns et des autres allaient bon train et les suppositions en tous genres les suivaient de près. Les gens de la terre, plus habitués à observer qu’à écouter, regagnèrent la montagne en haussant les épaules.  

    – Nous verrons bien, avait conclu la femme du grand Louis. Pour être franche, je vous dirai que nous ne sommes plus à un jour ou son lendemain, maintenant. Nous sommes certaines qu’ils sont en chemin et cela est la meilleure nouvelle depuis longtemps. Vous savez, avait-elle rajouté : on m’a toujours fait comprendre que ce n’est pas le jour d’après les semailles que nous allons récolter. Le grain a besoin de s’habituer à la terre, puis il germe, grandit et blondit avant d’être moissonné.

    En fait, elles n’eurent pas à attendre que les blés fussent dorés pour accueillir leurs héros. Ils avaient refusé qu’on les conduise jusqu’au hameau, prétextant qu’ils avaient l’envie de reconnaître chaque parfum avant de retrouver celui qui annonçait le village. C’est en hurlant plutôt qu’en chantant qu’ils apparurent en contrebas de la première ferme. Les voix montaient par-dessus les clôtures et les haies et telle une volée de moineaux, les gens accoururent de toutes parts.  

    – Ils sont là ! s’écrièrent en chœur les enfants les plus âgés ; ils arrivent !  

    Instinctivement, les doigts des femmes trouvèrent les mèches rebelles des cheveux blanchis, pour les remettre à leur place. Les plus jeunes qui s’étaient élancés stoppèrent vite leur progression. Les doutes évoqués se firent jour.  

    Qui était qui ?

    Sagement, ils étaient venus se glisser aux côtés de la mère et s’emparant du grand tablier qu’elle avait oublié d’enlever, ils le trituraient en tous sens.

    C’est alors que l’on pensait que les voix auraient pu appartenir à des conscrits d’une autre époque tant elles étaient puissantes,  tandis que dans les poitrines, le cœur sembla défaillir. Il manquait quelqu’un ! L’un d’eux marchait en s’aidant de béquilles. Des vêtements destinés à des gens d’une carrure plus importante les faisaient paraître chétifs et ils durent se rapprocher encore avant que les femmes puissent poser un nom sur les visages. Celle de Louis ne put retenir ses larmes à l’instant où elle dit :

    – Mon Dieu, dans quel état ils les ont mis !  

    Les épouses et mères qui auraient voulu courir et applaudir n’en eurent pas la force. Les jambes étaient comme paralysées et soudain devenues trop lourdes. Si longtemps les uns et les autres avaient attendu ce moment ! Tant de fois, ils en avaient rêvé et voilà qu’étrangement on ne savait plus les gestes appropriés ni les paroles que l’on doit prononcer en pareille circonstance. L’espoir qui avait nourri les années faisait maintenant place au doute. Afin de faire diversion et gagner encore un instant, la femme de Louis demanda, aux enfants :  

    – Allez donc au-devant de vos pères et prenez-leur la main pour les conduire jusqu’à leur maison ! Quelques pas avaient suffi pour à travers les larmes qui ne pouvaient plus être retenues, pour que chacun reconnaisse celle qui signait toujours ses longues lettres en écrivant : prends bien soin de toi ! (À suivre) 

     

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