• UN VILLAGE, DES HOMMES, UN SEUL CŒUR 7/13

    — Il ne fallut pas longtemps pour qu’Adrienne comprenne et se retire du groupe. Son Alexandre n’était pas là ! Il était vrai que les autres avaient changés au point que l’on dut regarder à plusieurs fois avant d’être certain d’avoir identifier clairement chacun des arrivants, mais concernant Alexandre, on ne pouvait pas se tromper. Il était le plus petit des amis ! Mais pourquoi avait-on caché à Adrienne qu’il ne serait pas du voyage ? Que lui était-il arrivé de si grave que personne n’eut d’information ? À quoi bon rester plus longtemps avec les voisins, assister à leur bonheur sans pouvoir le partager, alors que vous sentez au fond de vous le chagrin vous envahir comme l’océan recouvre les rivages pendant de la marée haute ?

    Elle n’ignorait pas que le village verrait avant la nuit couler de nombreuses larmes, mais elle devinait qu’elles seraient celles de la joie, alors que les siennes seraient amères et brûlantes. Les enfants n’avaient pas voulu la suivre. Ils n’avaient pas encore l’âge ni les mêmes raisons de se lamenter. Ils la rejoindraient plus tard, lui dirent-ils en chœur. Il n’est rien de plus douloureux que de fausses allégresses pour soudain faire basculer une vie. Du rêve à la réalité, on prétend souvent qu’il n’y a qu’un pas à faire ; mais celui-ci, parfois, doit enjamber un véritable gouffre dont on hésite à évaluer la profondeur lors du franchissement. Cet après-midi-là, Adrienne sentit vraiment le ciel se poser sur ses épaules. Pour se donner du courage, elle se dit que demain sans doute, elle apprendrait les raisons de l’absence de son homme et qu’enfin, on pourrait lui apporter les nouvelles concernant le mari. Elle ne voulait pas croire qu’on ait pu lui mentir.  

    Pendant ce temps, les voisins, comme pour exorciser les ans qui avaient permis la cruelle séparation, avancèrent les un vers les autres, les plus jeunes enfants toujours accrochés au tablier de leur mère. C’est que lorsque le père était parti, ils n’étaient pas très hauts, les garnements ! Maintenant qu’il était de retour, il fallait laisser aux yeux le temps de s’habituer à voir en cet homme celui qu’on lui recommandait d’appeler papa.  

    Sur l’aire poussiéreuse ou boueuse selon la saison qui servait de place publique, sans pudeur, les bras s’étaient refermés sur les corps de ces hommes qui sentaient encore la souffrance. Quand elle a trouvé une proie, elle ne le quitte qu’à regret et lorsqu’elle accepte de s’éloigner, ce n’est qu’en prenant ses aises. Les maris subitement ne disaient plus rien, comme s’ils avaient perdu leur voix à chanter à tue-tête. S’ils se taisaient, c’était pour une tout autre raison et surtout pour savourer l’instant auquel ils avaient rêvé tant de fois, sans toutefois y croire, tandis qu’autour d’eux, chaque jour la misère faisait de nouvelles victimes. Le grand jour enfin arrivé, on pouvait bien dire d’eux qu’ils étaient des bourrus et même des ours, ils n’en appréciaient pas moins les bras de l’épouse. Ils juraient alors qu’à ce jour, on n’avait rien inventé de plus doux que ceux des mères pour se sentir les plus heureux. Sans pudeur, bien que cela ne leur arrivât que peu de fois dans la vie, les mains de femmes partaient à la découverte du corps de leur compagnon, comme si elles avaient eu besoin de toucher pour se persuader qu’elles ne rêvaient pas, que c’était bien leurs maris qui étaient devant elles. Peu habitués à de telles effusions, les enfants, plantés là comme des échalas s’agitèrent d’impatience, revendiquant leur part de plaisir.  

    Alors que personne n’en avait sifflé le signal, le groupe se disloqua et chacun gagna sa demeure.  

    Les hommes pensèrent sans même s’être préalablement concertés, que si les bêtes avaient attendu jusqu’à ce jour, elles pourraient bien le faire encore une nuit avant qu’on leur rendît une visite. Chez les Mazi, on avait oublié de fermer la porte donnant sur l’étable et une bonne odeur de vaches et de fumier s’était précipitée à la petite réunion. Pour l’heure, on ne se disait pas grand-chose. Les uns et les autres se regardaient sans se voir distinctement à cause des larmes qui coulaient, sans qu’on les y ait invitées. Chacun se demandait par quel bout il fallait commencer pour raconter son histoire. Ce qui paraissait évident, c’est qu’elle serait très longue et que sans doute, volontairement, on passerait sur certaines précisions. Nul n’ignorait que les jours qui suivraient celui-ci seraient difficiles à vivre. On n’efface pas des années de privations, de cruautés et d’avilissements d’un revers de la main. Après avoir côtoyé la bassesse et la mort au quotidien, il fallait redécouvrir la vie en famille. Ils savaient aussi qu’apprivoiser à nouveau la liberté ne serait pas un exercice facile et que seraient douloureux les jours qui les verraient chercher des automatismes, retrouver la bonne odeur de la terre et rejeter au loin celle de la pourriture et du mépris. Ils devinaient que pendant un temps dont ils ignoraient la durée, il leur faudrait apprendre comme l’enfant qui fait ses premiers pas et surtout garder leur sang-froid si telle chose ou telle autre venait à leur échapper.

    Difficile également sera la réappropriation du regard. Il leur faudra le conditionner à ne plus être fuyant ni méfiant, mais le laisser fixer droit devant lui sans avoir à le baisser, se souvenant que l’homme est fait pour être heureux et fier et le demeurer le rester en toutes circonstances. (À suivre)

     

    Amazone. Solitude Copyright 00061340-1


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :