• UNE ABSENCE INEXPLIQUÉE 2/2

    Toute ressemblance avec un personnage connu ou rencontré par hasard, serait le fruit d’une imagination trop fertile.

     

     

    UNE ABSENCE INEXPLIQUÉE  2/2

     

    – Combien de temps dura cette situation dans laquelle, soudain, je me laissais flotter, je l’ignorais ! Je me contentais du peu d’existence que le destin me réservait. Je vivais au rythme du bruit des machines, des visites, des changements de tubes ou d’amarres, comme je les imaginais, puisqu’elles me reliaient au quai de la vie. À voix basse, les soignants et les membres de ma famille s’interrogeaient et se répondaient entre de curieux silences ponctués par les alertes du matériel qui évoluait à ma place. Lors d’un répit à travers l’épais brouillard dans lequel je me débattais pour chercher un hypothétique chemin de repli, j’entendis une lamentation sur le fond d’un sanglot qui fut long à se calmer.

    – Je prie pour qu’il s’en sorte ; mais de toutes mes forces, j’espère qu’il ne gardera pas de séquelles. Je ne puis me résoudre à l’imaginer grabataire, inconscient, lui qui a toujours aimé provoquer l’aurore, sur sa terrasse, gambader dans l’existence comme on le fait dans les prairies fleuries, observer, surprendre, les oiseaux, ainsi que le vent dans les ramures. Il disait de ces éléments qu’ils sont les rythmes nouveaux de la vie, créés chaque jour pour notre plus grand plaisir.

    – Je n’y ai pas songé, soudain s’écria la voix la plus jeune. Tu crois qu’il apprécierait la musique qu’il affectionne ?

    – Il me semble que oui, mais pour l’heure, je ne sais pas si c’est une bonne idée. J’ai tellement entendu dire par des gens ayant connu de pareilles situations qu’à trop les écouter, ces airs les “saoulent” plus qu’ils leur rendent service. Je le ferai quand il me les réclamera.

    – Je comprends que tu conserves l’espoir, c’est bien, petite mère.

    – Ai-je le choix ?

    Une bise claqua sur une joue, des pas s’éloignèrent ; une porte s’ouvrit, et se referma. Une main passa sur mon visage. Je la devinais plus que je la reconnus. Certes, elle n’avait plus sa douceur d’antan, mais bardé de fils et autres agencements, étais-je en mesure d’apprécier un contact qui voulait me dire que rien ne pouvait m’arriver, puisqu’elle était là ! Oui, à mes côtés, comme toujours elle fut, discrète, à la limite de la l’abnégation, alors que je le lui avais interdit. L’amour ne doit pas être le parent de la subordination, lui avais-je dit ce jour, dont je comprenais qu’il appartenait à une vie précédente. “Tu es ma promise, mais tu ne seras jamais ma soumise” ! Elle ne l’a jamais été. Elle se contentait de veiller sur moi, l’individu qui toujours navigua entre l’adolescence et l’âge adulte. C’est alors que mon esprit s’évada de cet endroit mystérieux où je ne m’étais reconnu qu’à grand-peine. Je m’en fus revisiter cette existence lointaine, qui demeurait plus ou moins diffuse. Néanmoins, je réussis à survoler les lieux fréquentés au cours de mon enfance. Le village n’avait pas changé. Les amis étaient également, redevenus des gamins que les parents poursuivaient avec des badines de coudrier. Je revis les joies, mais aussi les douleurs qui s’ajoutèrent à celles présentes. Des bagarres éclataient, toujours pour des futilités, des cris, des pleurs, puis des raccommodages. Et ce furent les voyages, mes heures de rébellion, mon rejet des injustices, mon éternel combat pour la liberté dont on me faisait comprendre qu’elle n’existe que dans l’esprit des gens. Tour à tour, je passais de la misère à l’extravagance des nantis.

    Cependant, dans l’ombre, le destin veillait. Oh ! Il ne me fit pas plus de cadeaux qu’aux autres individus, mais il me suivait plus qu’il me devançait. Une main inconnue semblait me guider, sans jamais se montrer. Les chemins s’allongèrent et se diversifièrent. Il y eut la mer, puis les airs et les marches interminables dans le désert. Soudain, tel un mirage, je revis ce camion accidenté, ces hommes blessés, ces plaintes et les mots qui annonçaient que certains désiraient abandonner. Regardant du côté des vautours, je compris qu’ils n’attendaient que ce moment ; l’instant où l’individu s’enfuit. C’est alors que je demandais à mes amis qu’ils conservent la volonté d’exister et surtout de garder les yeux ouverts, jusqu’à l’arrivée des secours.

    En chemin, j’ai rencontré l’amour. Oui, au milieu de mes naufrages, de mes incertitudes, elle se présenta à moi. Elle fut ma princesse d’un jour pour rapidement devenir celle de toujours. Dans la corbeille de notre union, elle m’offrit des enfants. Certes, notre vie fut souvent faite de surprises, de mauvais temps, de jours heureux et d’autres moins. Mais jamais, en bon capitaine, elle ne lâcha la barre.

    Mais j’y pense ; si je suis sur la route qui mène vers le pays que la lumière ni l’amour ne visitent jamais, pourquoi ne les ai-je pas rencontrés, ceux qui ont sans relâche veillé sur nous ? Alors j’en conclus que ce ne devait pas être encore le moment. À cette évocation, soudain, des larmes emplirent mes yeux et roulèrent de part et d’autre de mon visage.

    – Tu m’entends, mon ange ?

    – J’eus envie de crier ; non, surtout pas un de ceux-là ! L’effort produit me fit pousser un gémissement. La main revint se poser au creux de la mienne. En quelques heures, je repris connaissance, et je la vis, baignée dans ses pleurs. Elle tomba à genoux et ne prononça qu’un mot :

    – Merci !

    Puis tout alla très vite. Je souris à la réflexion de mon aimée, en interrogeant les docteurs, qui ne pouvaient pas satisfaire sa curiosité, sinon par un “nous ne savons pas ce qui s’est passé”.

    – Ainsi, dit-elle, les expressions suivent les générations. C’est la troisième fois que l’on me dit ne pas savoir. D’abord, notre fils, puis mon père, et maintenant mon mari.

    Quelques jours plus tard, je retrouvais notre maison, et quand elle me posa la question si j’avais une idée du pourquoi de cet accident, je lui répondis :

    – Moi non plus je n’ai rien compris. Mes yeux se voilèrent, le sol s’ouvrit sous moi, mais à proximité il n’y avait rien à quoi me retenir. Je me suis senti glisser, très longtemps, et plus je sombrais, plus la nuit devint épaisse. Le reste, tu le connais. Je dirai seulement : merci la vie que j’ai toujours envie de traverser en l’aimant autant que toi, belle princesse.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

    Photo glanée sur le web.

     


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