• UNE JOURNÉE ORDINAIRE

    – Parfois, on pourrait me reprocher de revisiter trop souvent le passé. Vous n’auriez pas tort, car c’est la vérité. Cependant, savez-vous que celui-ci peut être encore sur le seuil de votre maison, puisque ne datant que de la veille ? Il n’est pas nécessaire de remonter très loin dans le temps pour retrouver des images succulentes de notre vie. Tenez, en parlant de choses agréables, ne se passe-t-il pas la même chose lorsque nous sommes réunis autour d’une bonne table et que chacun y va de ses souvenirs de banquets extraordinaires ? Il n’y a rien comme ces festivités au cours desquelles s’échange un nombre considérable de recettes. Bref, là n’est pas mon propos, tout juste une excuse pour vous rapporter une journée pas si lointaine.

    Notre voisin s’apprêtait à vendre sa propriété, mais pour ce faire, il avait besoin de retrouver ses limites, car sans entretien depuis des années, la forêt avait reconquis sa place et fait disparaître les layons et les bornes. Au soir de cette journée, j’écrivais qu’il était trop tard pour inventer une histoire de personnages de légende évoluant sous les bois. Nous étions rentrés avec la nuit sur les talons, n’ayant pas attendu que nous soyons ressortis de sous les couverts pour s’installer. S’il se trouve quelqu’un pour imaginer que ce fut une belle promenade, qu’il se détrompe. L’expression « chercher une aiguille sans une botte de foin » revêt ici sa véritable signification. Il nous fallut d’abord nous assurer de celles du voisinage en bordure de la piste. Puis, à l’aide de la boussole, prendre la direction et nous guider en plantant les premiers piquets. Il n’était pas recommandé de perdre le nord, si vous me permettez cette réflexion. Les premiers cent mètres furent aisés, puisque régulièrement entretenus. Les choses se compliquèrent lorsque nous sommes arrivés sur les berges d’une belle crique qui nous barrait le passage. Là, pas question d’hésiter. Ne trouvant aucun gué, il nous fallut la traverser, cherchant l’endroit où le lit serait le moins profond. Il est vrai que nous ne sommes pas de géants, et l’eau montait déjà aux épaules. Heureusement, nous avions pris soin d’enfermer notre outillage sensible dans des sacs étanches, ce qui se justifie pleinement quand nous progressons sous la forêt, à l’aveuglette. Une chaleur étouffante vous accueille, bien que le soleil soit interdit de pénétrer sous la sylve. Rapidement, la moiteur vous enserre, et l’on croit véritablement nous déplacer dans un immense sauna. Qu’importe, nous devons continuer.

    À l’arrière, mon épouse assure le rôle de boussolière. Elle trace pour nous une ligne imaginaire que nous nous empressons de matérialiser à grand renfort de coupe-coupe ou de hache. Petit à petit, le layon se dessine et telle une récompense qui nous est accordée, nous sommes fiers, en nous retournant, de découvrir l’alignement parfait de nos piquets surmontés de fanions rouges afin de les distinguer de loin. Pendant ce temps, vexé de n’être pas invité, le soleil pose ses rayons sur la canopée, la transformant en une véritable serre. Les outils se lèvent et s’abaissent sans relâche, à l’écoute des ordres de celle qui repère le futur chemin. Un mètre de gagné, puis un second, et les repères s’enfoncent dans l’humus. La progression est lente, car la végétation forme un mur difficilement franchissable.

    Quand on parle de notre belle forêt, nous ne pouvons pas en dissocier ses hôtes. Oh ! ne pensez pas à son roi, en créole, l’incomparable compère tig, (jaguar) ou son cousin le puma ainsi que tous les autres félins. À cette heure de la journée et par cette chaleur étouffante, il n’y a guère que les hommes pour y inventer quelque chose. Les oiseaux, les singes ou même les reptiles se font très discrets. Alors quelles sont ces bêtes qui se manifestent et se rebellent sur notre chemin ? N’allez pas chercher loin. Ce sont les guêpes et toutes les mouches à feu qui existent et qui se sont donné rendez-vous exprès, croirait-on, sur votre passage. Certains nids sont visibles, tandis que d’autres sont intelligemment dissimulés sous de larges feuilles. La punition est immédiate ; pour un logement anéanti, plusieurs piqûres cuisantes ! Heureusement, pour apaiser la brûlure, le vinaigre n’a pas été oublié dans les accessoires indispensables. On ne peut pas leur en tenir rigueur, car notre réaction serait sans doute la même si des individus s’en prenaient à nos demeures. Néanmoins, nous devons progresser, peu importe les boursouflures sur la peau et les yeux qui ont la fâcheuse tendance à vouloir se fermer. Le layon s’ouvre, même si parfois, nous devons contourner des arbres hauts perchés sur leurs contreforts. Les angles s’étudient, les reports se font, les degrés se corrigent et la direction est parfaite tandis que les bras et les mains continuent de gagner en volume.

    Comble de bonheur, soudain, devant nous, un marécage ! Tant pis, nous allons encore faire don de nos personnes à une multitude d’insectes. Il faut bien que tout le monde vive, n’est-ce pas !

    Faisant suite au marais, c’est un énorme chablis que nous devons contourner. Comme de bien entendu, sous la montagne de débris végétaux, se trouve une borne ! Parfois, c’est décourageant, surtout que juste après, ce sont des herbes coupantes telles de rasoirs qui vous barrent le chemin ! Évidemment, dès que le sang perle, des dizaines d’insectes voraces sont alertés. Bref, notre voisin est aussi notre ami, et nous ne pouvions pas lui refuser ce service. Le jour est strict et ne déroge jamais à son heure de repli. Il nous souffle même, pour nous démontrer que demain, il reviendra, et que nous aurons encore du travail, afin de partager notre place avec celle de dame nature et mettre un terme à nos recherches.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 31 Octobre à 21:54

           Vous  avez  tous  eut  beaucoup  de  courage .
    Étant  très  allergique  a  n'importe quelles  piqûres  d'insectes ,
    Je  n'aurai  pas  été  d'un  grand  renfort , même  avec  ma  seringue épinéphrine ..
    Quelle  aventure ..  Bonne  semaine  René ..
    A  bientot ..
    Nicole

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