• VIVONS LE TEMPS OUBLIÉ PAR D’AUTRES

    VIVONS LE TEMPS OUBLIÉ PAR D’AUTRES

    – À moins que je ne comprenne pas très bien vos expressions, mais je vous trouve surpris ? Ne me dites pas que vous êtes étonnés de notre attelage. Il n’y a pas si longtemps, dans les campagnes du monde il en était de semblables, et bien que je ne me tienne pas au courant de tout ce qui se déroule dans d’autres pays, je reste persuadé qu’il en circule toujours. Je sais, le modernisme est passé par là, mais entre nous, il ne fut pas la révolution attendue. Je ne vous livre pas une information en vous révélant que depuis l’avènement de l’automobile, nous sommes allés de déception en déception. Certes, la chose a évolué, jusqu’à être transformée en un véhicule si confortable que l’on ne croit plus voyager, mais nous promener dans l’espace. Cependant, lorsque je réfléchis, je vois bien qu’elle est devenue l’objet culte de la famille. Mais pas seulement ; elle est, à son corps défendant, excusez l’expression, « la vache à lait » des gouvernements. Hélas ! Par rapport aux miennes, elles ne vous apportent pas autant de satisfactions.

    Pour vous livrer le fond de ma pensée, j’ose pouvoir dire sans risque de me tromper que la voiture vous enchaîna plus qu’elle vous libéra. Certes, vous filez toujours plus vite ; mais pour faire quoi ?  Regardez-nous. Contrairement à vous, nous irons sans déroger d’une syllabe de nos habitudes au fil des ans de notre pas tranquille. Rien ne nous commande de courir quand marcher est suffisant. Les anciens qui étaient de grands observateurs des choses de la nature nous ont enseigné  que le temps, bien qu’il ne nous appartienne pas vraiment, se tient quand même à notre disposition, et qu’en conséquence, il est cependant un peu notre propriété ; alors, pourquoi le gaspiller ?

    Ceux qui vont trop vite n’aperçoivent rien de la vie ou si peu, tandis que chaque instant est important. Ils ne peuvent s’enivrer des fragrances des fleurs postées sur les bas côtés se déhanchant sur leur hampe à l’intention du promeneur. Outre leurs parfums qu’elles distillent pour séduire le voyageur, les gens pressés ne peuvent saisir le ballet incessant des insectes venant s’abreuver de leur divin nectar. Leur cœur est généreux, mais on ne peut le comprendre que si l’on s’arrête auprès d’elles, ainsi qu’échanger avec leur beauté quelques mots choisis pour les flatter. Le plus grand fromager ne dispense son ombre fraîche qu’à ceux qui prennent un instant sous son couvert, et l’oiseau ne saurait faire entendre sa mélodie à ceux qui passent en courant, et ainsi, pour une raison évidente, ne sont jamais à l’écoute des murmures que nous adressent les choses de la vie.

    Dans la carriole roulant au pas mesuré des bêtes, les rires et la bonne humeur ne descendent jamais avant la destination souhaitée. Les dames sont joyeuses, car leurs coiffures dans l’air léger ne se dérangent pas et les paroles des chants entonnés à la gloire du jour, restent longtemps accrochées dans les branches des arbres se penchant sur la piste, pour ajouter à leur plaisir. Voyez-vous, on ne peut s’y tromper ; il s’agit bien de ces petits enchantements qui nous accompagnent dans tous nos déplacements comme autant de doux sentiments venus du cœur qui n’avoueraient pas leurs noms. C’est que, contrairement à ce que l’on imagine, le bonheur n’est pas unique, il est pluriel. Il a mille visages et autant de parfums. Celui qui avance trop vite n’a aucune chance de les voir et encore moins de les ressentir. Derrière lui se lève une poussière épaisse dans laquelle rien ne s’inscrit jamais. C’est comme si le tableau noir s’effaçait à mesure que l’on y pose des mots, afin que nul ne retienne la leçon de l’instant. Courir dans le jour n’oblige jamais celui-ci d’aller plus rapidement, car demain sonne toujours à la même heure. Être pressé de surprendre le futur force souvent à oublier le présent, et fait disparaître à tout jamais dans les mémoires, le grand et merveilleux livre du passé, que les ans ont écrit dans la brume des aurores.

    Vous viendrait-il à l’idée d’avaler une cuillère de bon miel à la manière des gens goulus ? Comme il est recommandé de le faire pour chaque instant de la vie qui nous offre sans compter ses bienfaits, il est primordial de le déguster lentement ; en fermant les yeux, en imaginant que ce n’est rien d’autre que le bonheur qui coule en déposant ses saveurs soudaines au fond de votre gorge, laissant sur vos lèvres le souvenir de la douceur du jour, ondulant comme l’eau claire de la source au pied du mont.

     

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