• À L’ÉCART DE LA VIE

    À L’ÉCART DE LA VIE– Je sais ce que ma réflexion suscitera chez certaines personnes. Ils s’empresseront d’y aller de leurs critiques acerbes, comme toujours ils en ont l’habitude. Certains crieront haut et fort : « Elle préfère les bêtes aux hommes » ! D’autres renchériront en prétendant que si elle a jeté son dévolu sur un animal, c’est qu’en son âme quelque chose est dérangé, et je n’ose pas imaginer ce qu’il se dira du côté des lavandières. J’entends déjà les battoirs frapper les vieux coutils avec plus de force que d’ordinaire, comme si c’était moi qui me trouvais allongée sur leurs planches, et qu’elles prendraient plaisir à se transmettre « le paquet de linge sale » puisqu’en leur esprit, c’est ainsi qu’elles me voient. Comment tout cela a-t-il commencé ?

    Dans nos villages retirés, rien ne se passe comme partout ailleurs. Nous n’y connaissons pas de héros ni de femmes qui ressembleraient à une sainte. Chacun du coin de l’œil surveille les autres. Quand aucune information ne circule, on se complaît à les inventer. Comme sur la rivière, l’onde grossit, s’amplifie et se déforme à mesure qu’elle court vers un fleuve qui la mêle à son eau. Il n’est pas rare d’entendre le tonnerre gronder, alors que pas un nuage ne daigne traverser le ciel. Par chez nous, on se permet de condamner les gens avant même de les avoir jugés. Mais au nom de quoi prenons-nous la liberté de les montrer du doigt, quand on ignore la réalité des faits ? Mais il faut aller vite. D’un habit d’innocent l’on vous ceint de celui de coupable, et il vous restera la prière pour que l’on ne vous conduise pas à l’échafaud, si toutefois celui à qui elle est adressée, ce jour-là, est à votre écoute.

    Pardonnez-moi, j’ai tellement de rancœur en moi qu’elle m’étouffe et que j’en oublie de vous narrer l’essentiel. Ne m’en veuillez pas si je le fais en conservant les yeux baissés. Ne trouvez pas non plus en cette posture, l’étalage de ma faute ; seulement la honte d’avoir connu un malheur dont je sais à présent que jamais il ne se dissipera de ma mémoire.

    Comme chaque jour alors que l’été nous régale de ses bienfaits, je vais par les chemins qui mènent à la lisière de la forêt. Cet après-midi-là, il n’en fut pas autrement que les précédents. J’avais déjà dépassé la ferme des pervenches et je m’engageais sur le sentier qui conduit à la rivière. Par les grosses chaleurs, j’aime à m’asseoir sur ses berges, écouter le clapot de l’onde sur la coque des barques à l’amarre, comme s’il cherchait à leur dire qu’à rester à l’attache, ils ne savoureront jamais les plaisirs que procurent les voyages, que l’on fait, en se laissant porter par le cours d’eau. J’en étais là de mes pensées quand une main me bâillonna avec fermeté. Il me fut alors impossible d’appeler. Tandis que j’essayais de me délivrer de l’emprise vigoureuse, on me frappa avec une telle violence que je perdis connaissance.

    C’est à mon réveil que je compris ce qui s’était passé. Je ne serai plus jamais la personne que je fus jusqu’à ce jour. En même temps que la vie qui m’était promise, on me déroba mes espérances. Je poussais des hurlements de bêtes blessées, mais aucune âme ne vint à mon secours. Je ne sais pas combien d’heures je demeurais en position fœtale sous le regard du vieux saule indifférent. Je me sentais perdre pied, tandis que sous moi, la terre s’ouvrait comme si elle désirait m’accueillir. Mon cœur battait une étrange mesure. Mon corps était agité de milliers soubresauts. Ma peau était parcourue de frissons qui n’en finissaient pas d’aller et venir. J’avais froid, j’avais envie que mère se précipite pour me prendre dans ses bras comme lorsque j’étais enfant. L’instant d’après, je redoutais qu’elle me trouve là, dans cet état de prostration. Soudain, je me sentis souillée et je plongeais dans la rivière où je pensais retrouver un peu de dignité. La soirée était déjà bien avancée, quand je me décidais à me diriger vers la maison. Je réunis mes habits, et je constatais qu’ils avaient subi les outrances de la violence. Je faillis à nouveau perdre connaissance ; à cet instant, je pris conscience que mon chien était à mes côtés, et qu’il geignait comme s’il compatissait ma douleur. Hélas ! Je n’étais qu’au début de mon chemin de croix. D’abord, la mère, quand elle me vit dans un pareil état, ne voulut rien savoir. Des mots très durs dont j’ignorais qu’elle put les connaître fleurissaient sur ses lèvres. Elle fut la première à me faire comprendre que je n’étais pas une victime, mais une coupable. Puis ce fut autour du père de m’accuser d’avoir provoqué les hommes de la région. Je ne vis aucune main se tendre vers moi. Personne ne vint à mon secours. Au contraire, tous me montrèrent du doigt lorsque la nouvelle fit le tour du village.

    Voilà où j’en suis aujourd’hui. La honte et le désespoir m’habitent. Je ne connais aucun moment de répit dans ma douleur. Elle me vrille les entrailles, détruit mon âme et consume mon cœur. Je ne sais combien de temps je pourrai ainsi survivre à mon malheur, mais si demain, le ciel acceptait de m’accueillir, je ne lui refuserais pas la main tendue. Peut-être que là-haut il y aura quelqu’un qui voudra bien me croire, puisqu’il aura assisté à ce qui s’est passé cet après-midi d’été, sans doute le dernier que je verrai céder sa place à l’automne.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     


  • Commentaires

    1
    Vendredi 2 Mars à 13:12

    Ceci est très d'actualité !

    Et seul le chien est venu la soutenir !

    Cela ne me surprend pas.

     

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