• LE TEMPS ET SES SOUVENIRS

    – Le privilège de l’âge réside dans le fait que lorsque cela nous fait plaisir, nous pouvons ouvrir notre grand livre d’images que notre mémoire entretient et feuillette pour nous. Qu’il est agréable de se reposer sous la galerie, de s’étendre dans le hamac et de fermer les yeux ! Sans que nous les sollicitions, les souvenirs se bousculent au balcon de notre esprit. Chacun d’eux voudrait occuper la meilleure place, revoir la lumière dans laquelle ils sont nés, et vivre toute une vie en l’espace d’une journée. Avec le recul du temps, nous découvrons que certaines cartes postales sont jaunies, comme si la brume matinale s’y était incrustée à demeure. D’autres ont gardé leurs couleurs, comme la fleur ayant fini sa croissance entre les pages d’un livre. Parmi les moments les plus délicieux, il en est un qui a marqué ma jeunesse à tout jamais. Les événements débutaient alors que les ténèbres étaient encore installées sur le village et ses environs. Du fait que mon travail réclamait ma présence au milieu de la nuit, je recevais la respiration de notre campagne comme un cadeau. J’aimais reconnaître les bruits et les odeurs, sachant mieux que quiconque de quel quartier ils venaient, de la rue, et parfois aussi de quelle maison ils s’échappaient. Mon poste se trouvait sur une colline, et à mes pieds, le bourg endormi sortait lentement de son engourdissement. Comme pour saluer le retour à la vie, les chiens à la chaîne avertissaient ceux qui étaient éloignés que la nature reprenait ses droits. Dans les étables proches, les bêtes tiraient sur leurs longes en meuglant, tandis que dans leurs boxes, les chevaux grattaient la litière comme s’ils étaient impatients de partir devant la charrue ou un tombereau. À les entendre, on se demandait s’ils étaient rentrés vraiment fatigués la veille. Les vaches attendaient la traite, les brebis et les chèvres réclamaient une ration fraiche. Déjà, dans les cours, les sabots raclaient les pavés disjoints. Je ne pouvais pas me tromper. Les anciens traînaient les pieds, alors que les jeunes frappaient le sol comme pour remettre les matériaux à leur place. Les cheminées crachaient leurs volutes de fumée qui refusaient de rejoindre le ciel encore trop sombre. Sans surprises, les premiers reproches adressés aux enfants résonnaient dans les grandes salles des fermes. Il était question de savoir qui iraient puiser l’eau pour la marmite dans laquelle cuirait la pâtée des cochons.

    Je me demandais pourquoi chez les hommes, il n’existait pas de matins calmes, où chacun aurait un mot gentil pour l’autre, un sourire ou un geste affectueux. Dans nos contrées, on ne parlait pas à voix basse. Les lourdes portes étaient ouvertes et fermées dans un grand fracas. Les premiers levés se précipitaient vers le fond du jardin, où les attendait le cabinet d’aisances, dernier refuge des rêves inachevés. Peu de temps après, on entendait quelqu’un se plaindre que cet endroit appartenait à tous et que personne ne devait y finir sa nuit. Le scieur était le premier à traverser le village avec son attelage tirant le fardier. En passant devant la forge, si le feu était assez rouge, il s’y arrêtait quelques fois, pour changer un fer aux sabots d’un cheval. Il s’en suivait des échanges de souvenirs des journées précédentes, alors que déjà, sur l’enclume, résonnaient le lourd marteau.

    De la boulangerie, les bruits du pétrin indiquaient que la seconde fournée était en préparation, alors que l’odeur de la première se répandait dans le bourg, comme pour informer la population que le pain était à sa disposition.

    Du côté de la laiterie, les moteurs emplissaient l’air de leurs vrombissements. C’était l’heure de la tournée. Des dizaines de camionnettes allaient sillonner les chemins de campagne, récolter le produit de la traite de la veille et celle du matin. Dans leurs véhicules, les bidons s’entrechoquaient sans ménagement, ce qui avait pour effet de réveiller les derniers endormis.

    Dans les rues, les lève-tôt se pressaient déjà vers la boulangerie ou l’épicerie. Les écoliers les plus éloignés, cartables sur le dos, prenaient la direction du village. Ils finissaient d’engloutir les reliefs du petit déjeuner, tandis que dans le sac, celui de midi voisinait avec les leçons et les devoirs, inscrivant ici et là, quelques traces de graisse, qui faisaient comme de nouveaux pays sur le livre de géographie. La communale était à plusieurs kilomètres, mais ils ne se pressaient pas pour autant. Ils musardaient par les chemins, chapardant quelques fruits ou légumes, ou des baies sur les buissons, à la belle saison.

    Soudain, faisant suite au carillon de l’horloge, le sacristain sonnait l’angélus. Il n’y avait plus de doute possible. La religion avait aussi son mot à dire dans ce concert de lever du jour, alors que les premiers oiseaux joignaient leurs trilles à cette ambiance.

    Cela peut paraître anodin, que l’on puisse aimer ces moments particuliers. Cependant, je les ressentais comme des récompenses ; mieux, ils étaient des instants de bonheur volés au temps. Si je les évoque en ce jour, c’est bien qu’ils sont profondément inscrits dans ma mémoire, et qu’ils se représenteront autant de fois que je le souhaiterais, car tous ces bruits et ses saveurs me confirment que j’ai vécu une époque heureuse, alors qu’aujourd’hui, dans nos villes, plus rien ne ressemble à ces instants d’intenses émotions.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-4

     


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