• L’AUTOMNE D’UNE VIE

     

    – Quand on prend le temps d’observer ce qui se passe autour de nous, nous nous apercevons que les ans se succèdent à une folle allure, comme s’ils voulaient nous signifier qu’ils en ont assez de notre portrait. Surtout en cette saison où les arbres se séparent de leurs feuilles jaunies, qui se confondent alors, avec des larmes d’adieu. Les ramures dénudées laissent entrevoir le ciel découragé qui n’ose plus faire courir ses nuages dans le firmament. Ils stationnent des jours entiers au-dessus de la campagne, tandis que le soleil entame sa longue descente de son solstice. Oui, chaque élément de la nature rentre dans sa coquille, abandonnant aux hommes ses prétentions.

    Ce n’est pas un hasard, si, il y a quelque temps, avec une amie, nous échangions nos pensées, après un silence de plus de cinquante ans. Un demi-siècle ! Vous imaginez le flot de paroles, d’idées et autant de souvenirs que l’on peut passer en revue après une telle période durant laquelle nous nous étions perdus de vue ? Nous étions comme la forêt qui se hâte d’installer mille couleurs changeantes sur les végétaux de toutes espèces, alors qu’elle devine se dessiner sur l’horizon la saison qu’elle redoute, celle que l’on nomme l’oublieuse.

    Naturellement, nous avons évoqué notre enfance, cette base que l’on construisait solide, en ce temps-là, et sur laquelle repose notre existence. Elle fut exemplaire, même si elle ne fut pas parfaite, comme tout ce que l’on élevait à cette époque pour disait-on résister aux assauts capricieux du temps. À l’image de nos aînés, nous avons compris que nous devions abandonner en chemin la belle insouciance, et que sans tarder il nous fallait imiter nos paysans de parents, qui savaient, et nous expliquaient, qu’avant de penser à engranger les produits, il fallait d’abord les semer. Alors, nous avons commencé par défricher, labourer et ensemencer. Les semailles nous ont fait traverser les années ; les récoltes furent tour à tour bonnes, moyennes, ou déplorables. C’est à ce moment précis que nous avons découvert que pour nous raconter nos histoires puis les échanger, il nous faudrait des années, et sans doute qu’une vie n’y suffirait pas. Avec stupéfaction, je m’aperçus que nous venions d’enjamber un demi-siècle sans presque nous en formaliser. Nous l’avons fait comme on traverse un grand boulevard aux heures de pointe. L’instant précédent, nous étions à flâner sur un trottoir de l’avenue, et au suivant nous étions déjà sur celui d’en face après une traversée de la chaussée parfois hasardeuse, en slalomant à travers tous les dangers et des gens qui, ne vous voyant pas, sont surpris de vous retrouver sur leur pare-brise. Bref, c’est alors que nous avons découvert qu’avant de tourner la page de cet automne, il serait intéressant de nous arrêter pour, à travers les frimas hivernaux, essayer de deviner quelques images des temps anciens. Hélas ! Est-ce nos souvenirs ou les tableaux qui sont ternis, voire ébréchés ? Les rues de notre village sont désertées, des volets sont clos. Serrant le cœur, en les voyant ainsi, réduites  au silence, certaines maisons sont effondrées et avec elles des visages à jamais disparurent. Des mots que nous aimions se sont effacés, en suivant les pas qui nous conduisaient vers les lendemains. À la pendule du temps, les aiguilles, indifférentes, se sont chargées de tourner les pages de notre livre en même temps que les heures, sans même prendre un moment pour lire les plus beaux épisodes de ce que fut notre vie d’antan.

     Que nous le voulions ou non, nous sommes bien à l’automne de notre existence. Comme nous le faisions alors à l’approche de la saison tant redoutée où nous mettions les récoltes à l’abri, il nous faut rentrer sans tarder les petits bonheurs qui nous ont fait l’amitié de nous accompagner, dans les tiroirs de la commode, en choisissant celui qui est recouvert d’un délicat velours, afin de préserver leur douceur. Nous aurons soin de déposer les rayons du soleil dans celui de dessus pour permettre aux autres de conserver un peu de chaleur, quand la tourmente stationnera sur le seuil de nos demeures. Les chagrins iront dans la case du bas ; les larmes ne coulent-elles pas sur le sol tandis que nul compagnon ou amie n’est là pour les recueillir ? Le compartiment qui recevra les aventures sera immense, car les accompagneront des musiques, des paroles, et des images qui demanderont à être regardées de temps à autre afin de préserver l’éclat des sourires et le bleu du ciel.

    Il n’est rien comme un automne pour nous rappeler les autres saisons. Nous aurons aimé celle qui nous offrit la vie, la cachant dans des bourgeons qu’elle posa sur tous les rameaux avant de les faire éclore, laissant croire à nos cœurs que l’été rayonnera jusqu’à la porte de notre dernier hiver.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1

     

     


  • Commentaires

    1
    Mardi 31 Octobre à 22:37

               Coucou  René ...
        Encore  un  émouvant  billet , Jacques  n'aimait  pas  l'Automne  mais  il  aurait  beaucoup  aimé  les  dernières  lignes  qui  soulignent  que  L'Automne  nous  laisse  nous  remémorer  les  autres  saisons  comme  pour  nous  faire  croire  que  l’été  rayonnera  jusqu'a  la  porte  de  notre  dernier  hiver ...Merci  ami  lointain ..
    A  bientot  .. Amitié  des  US ..
    Nicole ..

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