• QUAND LE SONGE NOURRIT LE DÉSESPOIR

     

     Ainsi, te voilà à nouveau à hanter mes soirs, alors que mon esprit s’épuise à te chasser de mon corps, puis de la maison. Que dois-je faire, que me faut-il dire, ou quelle supplique dois-je adresser à celui qui guide ces pensées que tu as incrustées en moi, comme le sculpteur emprisonne son âme dans la silhouette qui prend vie entre ses mains. J’ai le sentiment que tu m’as investie à ce point, que je me demande si c’est bien moi qui avance, qui règle mes pas, qui choisis la direction vers laquelle je dois me rendre ou si je suis encore en mesure de décider de ce que seront mes lendemains.

    Tu es partout, derrière chaque arbre qui borde la route, au carrefour des rues que j’emprunte, dans les magasins que je fréquente. Je t’en supplie ; abandonne l’idée que je puisse appartenir à un démon, car maintenant, je comprends, un peu tard, il est vrai, que tu n’es rien d’autre qu’un élément que Satan a lancé à ma poursuite. Il n’y a pas de lieu en ma demeure où tu n’es pas. Je crois remettre de l’ordre dans le feu de cheminée, mais j’ai conscience que c’est ta main qui guide le tisonnier. Depuis des jours, je n’ouvre plus la fenêtre, puisque ce faisant, je ressens ton souffle sur mon visage à l’instant où tu t’engouffres par le battant libéré. Mais, ne vivant pas dans un monastère, donc, il me faut bien me rendre à mon travail, rencontrer des gens, me pencher sur les souffrances des autres, alors que l’on ignore les miennes.

    Par ta faute, je suis devenue une actrice qui joue un rôle. Dehors, je suis une seconde personne qui assume les tâches qui lui sont dévolues, mais qu’elle a choisie en parfaite conscience. On peut me frôler, me parler, me demander de l’aide, mais dans ce tumulte, je sais que tu n’es pas auprès de moi. Hélas ! Je n’ai pas fini d’ouvrir la porte de la maison, je sens un courant d’air à mes côtés, et je devine que tu seras dans chaque pièce où je me trouverai. Que veux-tu de moi, pour être à mes trousses depuis tout ce temps ? Que puis-je t’apporter de plus que tu ne possèdes déjà, puisque des richesses de la vie tu en es nanti ?

    Autre chose, et non des moindres. Pourquoi toutes mes questions demeurent-elles sans réponses, alors que tu es omniprésent ? Je n’ai pas besoin d’ouvrir les yeux pour te voir, tu te tiens debout derrière mes paupières. Il est inutile que je songe à une mélodie, car c’est ta musique que j’entends. Si je parle, ta voix couvre la mienne. Tu me précèdes où que j’aille, et comme le fait mon ombre, tu ne me quittes jamais ; tu es partout à la fois. M’aurais-tu possédée à ce point qu’il me faut demander l’aide d’un exorciste ? Je te sens sourire, puisque sur ce point, nombreuses furent nos querelles. Oui, je suis désolée, mais le Très-Haut, j’ai toujours été convaincue qu’il n’était qu’un objet dont les gens puissants se servent pour asservir les faibles.

    Mais vois-tu, dans le brouhaha de tes pensées manipulatrices, tu fais l’impasse sur une information des plus importantes. Aussi, ai-je le plaisir de porter à ta connaissance, que l’esclavage a été définitivement aboli en 1848 ! J’ai été longue à me souvenir de ce jour de fête, qui pourtant me faisait des signes depuis le balcon de ma mémoire. En conséquence, apprenti persécuteur, je t’annonce que je brise les chaînes qui me retenaient prisonnière à toi. Désormais, tu n’influenceras plus mon destin ; je viens de retrouver le vrai chemin que la vie déroula à mon intention. N’essaie pas de te mettre en travers de ma route, car je te bousculerai sans état d’âme, même si je dois te piétiner, pour continuer d’avancer jusqu’à ma Terre promise. Vois, sur ce papier j’écris ces mots :

    – Comme en toi j’ai découvert Satan, ta place n’est plus ici et nulle autre part autour de moi. J’annonce à tous ceux qui gravitent dans ton sillage que je ne te suis plus, car on ne peut le faire de Satan. Pour ma part, je referme un livre après en avoir brûlé chaque page, et celui-ci va les rejoindre dans le feu, puisque c’est la véritable maison des démons. À tes côtés, je n’ai pas connu l’amour, seulement les aléas de ta possession. Je n’étais que l’objet de tes désirs. Mais ce temps-là est révolu, car je décide de vivre libre, demeurant l’unique gardienne de mes pensées.

    À compter de ce jour, l’existence de la jeune prit enfin un nouveau sens. Certes, il fut difficile d’éloigner les chimères qui tentaient toujours de s’accrocher à elle, mais dans un mouvement d’humeur elle les rejetait au loin. Il lui vint aussi l’envie de modifier l’agencement de son domicile, pour, prétendit-elle, changer de vie sans avoir à le faire de la maison. Quand le temps le permettait, les fenêtres restaient grandes ouvertes afin que le mauvais en soit chassé. Au piano, les airs furent radieux et ressemblèrent aux trilles des oiseaux dans le printemps retrouvé. Son pas devint léger, ses gestes plus sûrs. Les sourires ne la quittaient plus et l’éclat de ses yeux faisait chavirer ceux qui avaient la chance de les croiser.

    – Ainsi, se dit-elle, est-ce cela, le bonheur dont tous parlent et que j’ignorais ? Me voilà comme le rossignol sur la branche, libre d’aller chanter d’un arbre à l’autre, et surtout heureuse que mon cœur puisse battre la chamade. Je fus un temps habitée par le démon, mais il n’existe plus, puisque je ne lui ai jamais appartenu. Et puis, pourquoi ne ferais-je pas comme la rivière qui finit par oublier sa source ? Je ne dois pas permettre à mes pensées d’aller à contre-courant de la vie et donc de l’espérance.

    Amazone. Solitude. Copyright 00061340-1


  • Commentaires

    1
    Vendredi 23 Mars à 04:53

      Coucou  René  , je  sais  que  tu  aimes  écrire , mais , ne pourrais tu pas  ralentir un peu pour  que je puisse te  rejoindre ..A la vitesse ou  tu  vas , tu vas me  perdre  en  route ..Je  reviens  très  bientot ..a demain  ami  lointain ..
     Amitié  des  US .. Bisous ..
    Nicole ..

    2
    Vendredi 23 Mars à 20:41

    Bonsoir

    C'est quoi, contre l'esclavage ?

    Bon week-end

    Chantou

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